[amm] XXI – À la vie comme à la mort.

À ma mort

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Après plus de quarante minutes passées sur ces maudites chaussée de campagne et cinquante autres sur la nationale, nous arrivons enfin à destination : la propriété des Millers. Le voyage m’a paru long et Alain n’a franchement pas été très loquace sur le trajet, il n’a même pas réagi à mes petites piques habituelles. Le pauvre doit être exténué, à son âge, suivre un agité dans mon genre ne doit pas être de tout repos.

– Alain, vous m’avez l’air fatigué, vous feriez mieux de rentrer à la villa, moi je vais passer la nuit ici, je vous appellerai demain.

Alain ne me répond pas, il fixe le rétroviseur, comme hypnotisé par celui-ci.

– Alain ? Alain, êtes-vous là ?

– Ah veuillez m’excuser, je pensais à autre chose. Très bien je viendrai vous chercher demain dès que vous m’appellerez.

– Bon, à demain alors. Reposez-vous, vous l’avez bien mérité.

Je descends de la voiture, laissant ma place à Alain. J’appelle ensuite Travis qui ne tarde pas à décrocher.

– Allô ? Dit Travis d’une voix altérée par l’alcool.

Je fais signe de la main à mon majordome pour lui indiquer qu’il peut y aller.

– C’est moi, ton Milliardaire préféré, je n’ai pas osé utiliser l’interphone de peur de réveiller tes parents.

– Ah, ça ne t’en fais pas, je suis seul, ils sont tous parties en croisière, je t’ouvre, retrouve-moi directement en bas.

– Très bien Travis, à tout de suite.

La grille s’écarte. Je franchis successivement la cour et la grande porte puis-je descends les escaliers menant au sous-sol. Profitant de traverser la cave à vin, je saisie une bouteille de champagne au passage. J’ai pris mes aises ces derniers mois avec les Millers, je passe pas mal de temps avec Travis et son père, et ce dernier m’a à la bonne, il ne m’en tiendra pas rigueur. La porte sécurisée est également ouverte, à travers l’entrée je vois Travis habillé d’un peignoir, affalé sur un sofa tenant un verre de whisky dans une main et un trois feuilles dans l’autre.

– Boire ou fumer, il faut choisir mon cher Travis, lui dis-je amusé de le voir ainsi.

Travis souffle un anneau de fumée dans ma direction.

– Laisse donc les autres choisir l’ami, et rejoins moi avec cette bouteille provenant manifestement de la cave de mon père, rétorque Travis.

Après quoi, il sort la télécommande du hangar d’une des poches de son peignoir et en presse un des boutons, derrière moi la porte sécurisée se ferme automatiquement.

– Vous avez motorisé la porte ?

– Oui mais ce n’est pas ce que je voulais te montrer, regarde derrière toi, dit-il en usant à nouveau de la télécommande, en la remuant comme s’il s’agissait d’une baguette magique.

– Père et moi avons trouvé un terrain d’entente, ou plutôt devrais-je dire nous avons coupé la poire en deux.

M’attendant au pire du mauvais goût, je me retourne lentement. En un instant le reste du hangar s’allume. Un éclairage au ton rougeâtre post apocalyptique, nuancé ici et là d’un bleu nuit, s’abat sur un décore de western non conventionnel. Tout y est, saloon, chapelle, ruelles. Une parfaite reconstitution, au détail près que les automates apparaissant çà et là, croque-mort, cow-boy et multitude d’autres personnages, sont affligés d’un état de décomposition avancé.

– Vraiment ? Un western zombie ? Lui dis-je incrédule.

– Dans le mille, c’est bien un western zombie ! Clame Travis, tout en me crachant son haleine de soûlard au visage. Le bougre ne doit pas en être à son premier verre.

– Alors, qu’en penses-tu ?

– Je trouve ça… original…, en tout cas on voit qu’il y a le souci du détail. Mais es-tu bien certain de vouloir tirer à balle réelles là dedans. Ne risque-t-on pas de casser un mécanisme ou de rompre un câble électrique.

– Mais non ! Ne t’en fais pas, les parties critiques sont protégés par une épaisse couche de blindage, regarde.

Travis s’empare d’une mitraillette de l’armurerie et s’engage en titubant dans l’allée centrale de la reconstitution.

– Euh Travis, es-tu bien certain que ce soit une bonne idée, tu as vu dans quel état tu es ?

Feignant de ne point m’entendre cette fripouille se met à tirer de courtes rafales en direction des cibles. Les balles fusent de toutes parts, mais peinent à faire mouche. De peur que de me prendre une balle perdue je préfère m’accroupir.

Après avoir vidé son chargeur, Travis revient vers moi avec l’air nié typique d’un homme ivre.

– Tu vois ! Je te l’ai dit, c’est incass…

Soudain un bruit sourd émane de la porte sécurisée, comme si on avait violemment frappé dessus avec un objet lourd. Travis et moi nous tournons dans sa direction. Le bruit retentit une nouvelle fois, puis deux, puis trois.

– Tu attends quelqu’un d’autre ? Dis-je à Travis, alors que les coups se succèdent.

Tentant de rassembler ses idées, Travis fronce les sourcils, puis remue la tête pour me signifier que non.

– C’est peut-être ton majordome, dit-il.

– Non, je lui ai dit que je passais la nuit ici et ce n’est pas le genre d’Alain de s’acharner comme ça sur une porte.

– Bon le plus simple c’est d’aller voir, s’exclame Travis en se dirigeant vers le visiophone situé à droite de la porte sécurisée.

– Tu vois quoi ? Dis-je curieux, tandis que le vacarme se met à cesser.

– Hein !? Mais c’est quoi cette folie, je vois deux hommes, ils étaient en train de frapper la porte avec un bélier, ils viennent d’arrêter là. Attends j’en vois d’autres au fond et un qui fait je ne sais quoi sur la porte.

Travis active la communication et hurle comme un fou sur le micro :

– Hé mais qu’est-ce que vous faites ici, c’est une propriété privée ici ! J’appelle tout de suite la police !

Soucieux d’en savoir plus, je me dirige à mon tour vers la porte. Travis se tourne vers moi :

– Ça y est, ils partent, j’ai dû leur faire peur. Heureusement, car avec mon arsenal impossible d’appeler la…

Brusquement tout devient blanc, un souffle chaud me propulse en arrière et alors que ma vision revient, je me retrouve étalé à six mètres d’où je me situais l’instant d’avant. Ma tête tourne comme si je descendais d’un tourniquet et mes oreilles souffrent d’un sifflement strident, unique son que je perçois. Devant moi, une cavité embrasée a pris la place de la porte sécurisée. Travis gît à quelques pas de moi, inanimé. Que s’est-il passé, une explosion ? Je me redresse aussi péniblement que si j’avais pris un KO et me traîne de douleur jusqu’à mon ami. Je lui parle sans entendre ma propre voix et le secoue, mais il ne réagit pas. Mon ouïe se rétablit progressivement, j’entends des voix venir de la cavité encore fumante.

Travis est peut-être déjà mort, je n’ai pas le choix si je veux survivre, je dois le laisser là. Ces hommes sont dangereux. Priant pour qu’ils le laissent pour mort, je fouille les poches de mon ami pour en sortir la télécommande de l’armurerie. Une fois ouverte je saisis le M16A1 ainsi que deux chargeurs que je bourre dans les poches de ma veste, puis cours en direction du saloon tout en rabaissant le rideau métallique de l’armurerie d’une pression sur la télécommande.

Les hommes émergent un à un de la fumée, j’ai tout juste le temps de franchir les portes battantes du saloon avant qu’ils ne m’aperçoivent. Je me cache alors derrière le comptoir, la pire planque du monde. À côté de moi, les gémissements de l’automate du barman donnent une dimension complètement surréaliste à la scène, presque grotesque. Profitant du temps qui m’est donnée, je charge mon M16 et retire la sécurité. Je n’ai pas choisi cette arme par hasard, c’est celle que j’ai le plus manier durant mes séances de tirs avec Travis.

J’entends des bruits de pas qui approchent, mon cœur va exploser. C’est eux où moi et en toute honnêteté, je ne parierais pas un rouble ma survie. Est-ce que c’est ce qu’il a ressentie avant de mourir ? Cette terreur mêlée d’excitation, les sens s’éveillant au maximum de leur potentiel. Je me tiens près, je suis sur le ring !

Le grincement des portes battantes m’indique que quelqu’un vient d’entrer dans le saloon. Il approche, je dois le surprendre pour garder l’avantage, être imprévisible. Estimant grossièrement sa position au bruit de ses pas, je me dresse et tir une salve sur mon adversaire qui par chance ne regardait pas dans ma direction. L’homme observe son abdomen d’où s’échappent ses viscères avant de s’écrouler.

Je viens de prendre la vie d’un homme et n’ai pas le temps d’intégrer l’information, car les autres vont rappliquer. Ils savent désormais que je suis armé. Pour ne rien arranger, le recul et le bruit de la rafale que je viens de tirer me fait à nouveau tourner la tête, je dois avoir une commotion cérébrale. Pas le temps de me lamenter, il faut sortir d’ici au plus vite sinon je serai fait comme un rat. La seule option qui se présente en dehors de l’entrée, est une petite fenêtre située au fond du bar et donnant sur une ruelle arrière.

Après l’avoir franchie tant bien que mal, je décide de me dissimuler dans une charrette pleine de foin. Je peux enfin reprendre mon souffle, mais je sais que l’accalmie ne sera que de courte durée. La reconstitution du village, bien qu’impressionnante, ne dispose que de deux axes principaux et de quelques petites ruelles comme celle où je me suis caché, ces hommes en feront rapidement le tour.

D’où je suis je peux voir la sortie du basement. En courant je pourrais l’atteindre en 15 à 20 secondes, mais je serai probablement mort avant ça. À une vingtaine de mètres à ma droite se trouve déjà l’un d’entre eux, il fouille méthodiquement chaque recoin. Si je veux avoir la moindre chance, je dois d’abord m’en débarrasser.

Je n’ai pas le droit à l’erreur, j’attends patiemment qu’il approche à une distance d’où il me sera impossible de le rater. D’une simple pression de l’index je prends une nouvelle vie, qu’il est facile de tuer et de mourir. Lâchant mon arme, je bondis de la charrette et cours le cent mètres de ma vie. Les chargeurs restés dans mes poches tombent derrière moi. L’arrivée paraît s’éloigner, comme si l’espace-temps se dilatait un peu plus à chacune de mes foulées. Pardonne-moi Travis, si je m’en tire, je promets de revenir avec la police, tien le coup jusqu’à mon retour si tu es encore en vie.

Après ce qui me semble une éternité, j’atteins enfin la sortie, mais au milieu de la fumée se dissipant, un homme me tient en joue, un Makarov à la main, un pistolet encore récemment utilisé par l’armée russe. Je le sais, car Travis en possède un, c’est absurde de penser à ça dans un moment aussi crucial.

Glacé d’effrois, je m’arrête net et l’observe l’homme. Il est grand, frêle et paraît avoir la trentaine, malgré des cheveux blancs ou plutôt d’un platine extrêmement clair ondulants jusqu’à ses épaules. Ses yeux sont d’un bleu à lire votre âme, encavés entre un front proéminent et des pommettes saillantes, elles-mêmes surplombées par un nez long et crochu. Malgré le caractère exotique et sévère de son visage, l’ensemble est harmonieux.

– Pas mal pour un fils à papa, si je n’étais pas resté en retrait vous auriez pu vous échapper. Maintenant levez vos mains et reculez doucement, me dit-il avec un accent à peine perceptible et difficilement identifiable.

Je m’exécute sans discuter. Transi de peur, je manque de trébucher sur un morceau de béton arraché dans l’explosion. Les autres ne tardent pas à nous rejoindre, l’homme aux cheveux blancs s’adresse à l’un d’entre eux dans une langue que j’identifie comme slave. L’homme secoue la tête de gauche à droite en guise de réponse.

Je ne sais pas ce qu’il vient de se dire, mais l’homme aux cheveux blancs me jette un regard noir de colère.

– Mets toit à genoux ! Vocifère-t-il furieux.

L’éclair glacé de sa voix me transperce et suffit à me faire plier sans volonté.

– Ivan, Marko, ils étaient tous deux des compagnons de longue route ! Je n’avais pas prévu que vous seriez armés, je vous ai sous-estimé. C’est de ma faute, encore, peste-t-il.

Cherchant à retrouver son calme, il prend une profonde inspiration.

– Écoute moi bien maintenant. Tu es déjà mort, la seule chose sur laquelle tu peux influer désormais, c’est la façon dont tu vas mourir. Je vais donc te poser des questions et si tu réponds à chacune d’entre elles, alors tu bénéficieras d’une mort rapide et sans douleur. Dans le cas contraire… tu sais à quoi t’attendre. Me suis-je bien fait comprendre ?

Bien conscient de mon impuissance, j’acquiesce d’un hochement de tête.

– Très bien, commençons. Pourquoi t’intéresses-tu as L’informaticien et au massacre du 29.

– C’est donc ça, c’est moi qui vous ai attiré ici, c’est de ma faute si mon ami est mort. Dis-je en regardant Travis, espérant qu’il le laisse pour mort s’il ne l’est pas.

– Je crois que ma réponse ne va pas vous plaire…

Ma phrase est à peine finie, qu’il me donne un violent coup du revers de la crosse de son pistolet en pleine mâchoire. Le choc est si violent que j’en crache une gerbe de sang accompagnée d’une molaire sur pivot, héritage de mon accident.

– C’est moi qui décide de ce qui va me plaire ou non, suis-je bien clair ? Sache que nous te suivons depuis un moment déjà, nous avons écouté ta conversation avec Rivière. Nous savons qui tu es et ce que tu prétends être. Tu allais me dire que c’est un jeu pour toi un passe-temps peut-être. N’est-ce pas ?

Furieux, je le regarde dans les yeux. Si seulement il était seul, je pourrais tenter quelque chose. Je n’ai pas d’autre choix que de lui répondre.

– Au début, ça l’était, mais c’est rapidement devenu une obsession. J’y ai consacré une bonne partie de mon temps et une somme d’argent considérable.

– Pourquoi cette affaire ? Pourquoi lui ? Le monde recèle d’autres mystères bien moins dangereux. Tu devais bien te douter que tôt ou tard tu allais t’attirer des ennuis non ?

M’essuyant le filé de sang coulant de ma bouche, je décide de dire la vérité, quitte à mourir, autant que ce soit une fin rapide :

– L’intérêt que je porte à L’informaticien, je ne me l’explique pas moi-même, le caractère morbide de son attitude suicidaire me fascine peut-être qui sait ? Quand au danger, c’est probablement ce que je recherche.

Cheveux blancs fait les cent pas devant moi.

– Ta réponse est si insensé qu’elle en est authentique. Très bien, à présent tu vas déballer tout ce que tu sais au sujet du programme « reborn », m’ordonne-t-il.

– Je m’en doutais vous êtes le cartel de la corde, n’est-ce pas ? C’est donc vrai, vous êtes à la recherche de « l’artefact » comme l’appelait…

Mince je n’aurai pas dû en parler.

– Rivière ? Dit Cheveux blancs.

– Comment savez-vous ? Dis-je déconcerté.

– Tu n’es pas le premier que j’interroge ce soir. À vrai dire je m’en doutais un peu, tu n’en sais pas plus que lui. Tu ne me sers donc à rien. Comme promis, je vais te donner une mort rapide et sans douleur.

Son arme se dresse devant moi. Dois-je tenter de gagner du temps ? Après tout, je n’ai aucune chance de m’en sortir, autant que ça soit rapide. Non ! Ce n’est pas comme ça que je l’avais imaginé, pas maintenant.

– Attendez ! Attendez, ma dernière volonté ! Je veux savoir, je veux savoir ce qu’est le programme « reborn ».

Cheveux blancs se met à éclater d’un rire franc et vigoureux.

– Ah ah, ah, tu es très amusant, si tu n’avais pas tué mes camarades je t’aurais peut-être gardé en captivité un moment. Bon, très bien, je vais te dire ce que je sais, tu pourras l’emporter dans le trou au fond du quel j’enterrerai ton corps. Le programme « reborn » est un logiciel générant un numéro de téléphone toutes les cinq minutes lorsqu’il est exécuté. Si un seul de ces numéros est utilisé, le programme perds toute sa valeur, son utilité. Pour notre Parrain, sa valeur semble inestimable. Hors ce salopard d’Informaticien l’a fait !

– Quoi ?

– Il l’a utilisé, réponds cheveux blancs.

– Mais à quoi sert-il, pourquoi ce nom.

– ça c’est la question à laquelle j’espérais que tu répondes, me dit-il.

– Je vois, je ne saurai donc jamais.

– C’est ainsi, acceptez-le ! Maintenant mourrez !

Je ferme les paupières, mon ouïe se focalise sur les cliquetis distinctifs du chien de son arme reculant. Ce sera la dernière chose que j’entendrai ? Aurai-je le temps de percevoir le son du coup de feu qui mettra un terme à ma vie ?

Un ! Deux ! Trois coups de feu ! Comment est-ce possible !? N’as-t-il pas visé ma tête ? Je ne sens rien ! M’a-t-il raté à une si courte distance ? Joue-t-il avec moi ?

J’ouvre les yeux comme si c’était la première fois. Cheveux blancs se tient la poitrine, une tâche rouge s’étend sur sa chemise blanche. J’observe tout autour, ses hommes sont à terre. Mon bourreau tombe à genou devant moi puis glisse sur mon épaule, dévoilant derrière lui un homme au revolver encore fumant. Je ne le reconnais pas immédiatement tant son expression froide et ses yeux de tueur me sont inhabituels. C’est Alain, mais un autre Alain. Il scrute les environs avant de déposer son regard sur moi. Instantanément son visage se relâche de toute tension et je retrouve mon Alain.

– Monsieur ! Hurle-t-il, je peux lire l’inquiétude d’un parent dans son regard.

Le soulagement que je ressens me fait perdre peu à peu conscience, comme si j’avais tenu jusque là par l’unique force de la volonté. Juste avant qu’un voile noir ne s’abatte sur ma vision, je pointe Travis du doigt.

Je reprends brièvement conscience, le temps de quelques battements de cils. Je me trouve maintenant dans la cour de la propriété des Millers, Travis est allongé à mes côtés et le manoir est en flamme. J’ai juste le temps de voir Alain en sortir avant que le voile ne retombe.

Il fait sombre, si sombre que je ne vois rien, mais cette odeur de poudre et de poussière, je la reconnaîtrais entre mille, je suis de retour dans le hangar, comment est-ce possible ? Je perçois des murmures, ceux des automates, tout autour, ils s’approchent. Je me tourne et retourne dans toutes les directions, mais en vain, il n’y a que le noir, pourtant je sens leur présence, ils sont là, tout près de moi, tapis dans l’ombre. Tout à coup une main ensanglantée m’attrape par l’épaule et j’entends Travis me murmurer à l’oreille : Lâche, tu m’as abandonné ici, tu m’as tué !

Je me réveille en sursaut, la lumière du jour m’éblouit, je suis en nage. Où suis-je ? Ce n’est pas le hangar…

– Tout va bien, calmez vous, vous êtes à l’hôpital, vous n’êtes plus en danger. Me rassure Alain se trouvant à mes côtés, comme à chaque fois que j’en ai besoin.

Il me passe un chiffon imbibé d’eau froide sur le front. Ses vêtements sont couverts de cendres, il a dû veiller sur moi depuis…

– Comment vous sentez vous monsieur ?

Je tente de répondre, sans toutefois y parvenir, ma gorge desséchée m’en empêche. Alain me sert aussitôt un vert d’eau que je vide d’un trait.

– Hum, vivant… je crois. Dis-je en articulant douloureusement la mâchoire.

– Travis ? Comment va-t-il ?

– Monsieur Millers est en vie. Les médecins ont été obligés de le maintenir sous coma artificielle, il a de nombreuses fractures, mais sa vie n’est pas en danger.

– Quel soulagement ! j’ai bien cru qu’il était mort par ma faute.

Alain sourit avec bienveillance.

– Maintenant vous devez vous reposer, les médecins ont dit que vous aviez deux côtes fracturées, la mâchoire fêlée, ainsi qu’une légère commotion cérébrale.

– C’est tout ? Dis-je sur un ton plaisantin.

Je vois que Monsieur a retrouvé son humour si particulier, me voilà rassuré. Si Monsieur le permet, j’aimerais retourner à la villa le temps de prendre une douche et de me changer.

– Oui mais avant ça, approchez-vous.

Alain s’approche.

– Encore un peu, dis-je en insistant.

Ignorant la douleur engendrée par mes blessures, je l’agrippe d’une longue et forte étreinte. Alain ne sait comment réagir dans un premier temps, puis il appose à son tour ses mains autour de mes épaules. Cet homme je l’aime comme un père, il est ma famille, me dis-je intérieurement.

Chuchotant à son oreille, je lui demande comment il a su. Il s’écarte de moi en fuyant mon regard. Alain est très pudique, exprimer ses émotions ça n’a jamais été son fort. Toutefois, avec le temps j’ai appris à lire entre les interstices de cette façade qu’il s’impose. Une fois son stoïcisme retrouvé, il me répond :

– J’avais un pressentiment, l’impression que nous avions été suivis depuis notre rencontre avec Monsieur Rivière, c’est probablement pourquoi vous m’avez trouvé soucieux.

– Oui je m’en rappelle en effet, lui dis-je.

Alain reprend :

– Après vous avoir laissé, je me suis dit que la fatigue devait me jouer des tours. Je suis donc parti en direction de la villa. Mais sur la route le doute m’a de nouveau gagné et j’ai décidé de faire demi tour. En arrivant à proximité du manoir, j’ai entendu une explosion. J’ai fait tout ce que j’ai pu pour vous rejoindre le plus vite possible, mais deux hommes armés gardaient l’entrée. Il a fallut que je m’occupe discrètement de leur cas. Je me suis ensuite emparé de l’arme de l’un d’entre eux, la suite vous vous en rappelez certainement.

– Un vieil homme contre deux gangsters armés, vous ne cesserez jamais de m’épater. Quant à votre instinct je ne m’en moquerai plus jamais.

– J’ai juste eu beaucoup de chance Monsieur, je ne suis qu’un inoffensif majordome.

– Il faudra tout de même que vous me racontiez votre jeunesse tumultueuse un de ces jours.

Cela me fait tout à coup penser aux cadavres disséminés sur la propriétés des Millers et à l’incendie.

– Et… la police, les corps, l’armurerie ? Dis-je en chuchotant.

– Ne vous en faites pas pour cela Monsieur, je me suis occupé de tout. Officiellement il y a eu un incendie. L’accès au hangar n’existe plus, il n’a jamais existé. Maintenant vous devriez plutôt dormir.

Après le départ d’Alain, il m’est difficile de me reposer, les évènements défilent dans ma tête de façon désordonnées. Les visages, l’explosion, les coups de feu, le sang, les morts, l’incendie, tout tourne en boucle dans mon esprit. Néanmoins, la fatigue finit par avoir raison de moi et je plonge à nouveau dans un profond sommeil.

Un miroir me fait face. De l’autre côté ce n’est pas moi que je vois, mais un visage familier, plus encore que le mien, c’est un sentiment étrange. C’est bien lui, L’informaticien. Avec sérénité il s’adresse à moi et me raconte son aventure. Il décrit une tentative de suicide échouée qui s’est muée en une quête inquisitrice irrationnelle. Je vis sa peur lorsqu’il décrit ses combats, sa culpabilité d’avoir tué. Je ressens sa peine quand il mentionne ses parents, assassinés par sa faute, je l’éprouve comme s’ils étaient miens. Je me nourris de sa parole sans rien dire, car j’ai l’intime conviction que nous sommes connectés. Il lit mes pensées comme je lis les siennes, alors tout me paraît si tangible et sensé, plus encore que la réalité elle-même. Mon alter égo parvient à la fin de son récit et conclut sur ces mots :

Ne fais pas les mêmes erreurs que moi, ne gâche pas cette nouvelle chance.


À ma mort

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