[amm] XX – Escapade nocturne

À ma mort

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Le soleil d’été venant de se coucher, nous roulons désormais à la seule lumière des phares au milieu de sombres et étroites routes de campagnes. Pour ne rien arranger, le revêtement de ces dernières n’est constitué que de terre et de caillasse agrémentées çà et là de nids de poule à vous en décoller la pulpe du fond.

– Alain, ne pourriez-vous pas rouler plus doucement, j’ai l’impression de voyager en calèche sur une vieille route pavée, ça me tire au cœur.

– Monsieur, sachant où nous nous rendions, je vous avais vivement conseillé le 4×4, la DB5 n’est pas faite pour ce genre d’escapade. Rouler moins vite ne ferait que prolonger votre calvaire, répond mon major d’homme de son flegme habituel.

– Ah, vous n’y comprenez rien ! J’ai acheté cette Aston Martin en attendant ce jour ! Ne sentez vous pas cette ambiance de mystère et d’aventure se profiler ! Dis-je avec conviction.

Alain renifle l’air et réponds en grimaçant :

– Je sens surtout l’odeur des fertilisants, Monsieur.

– Quel rabat-joie vous faite !

– Monsieur, au risque d’accentuer le qualificatif que vous me prêtez, je croise les doigts pour que les suspensions de cette pièce de musée ne nous lâchent pas avant l’arrivée, sans parler du retour.

– N’ayez crainte Alain, à l’époque on faisait du solide, vous en êtes la preuve vivante. De toute manière nous avons presque atteint les coordonnées GPS indiquées par notre contact.

Ce soir nous allons rencontrer un homme qui devrait nous en apprendre davantage sur le carnage du 29. Un dénommé Monsieur Rivière, nom qui sied parfaitement à un gros poisson. Par là, je veux dire qu’il est un des pontes de la SIAT, le Service Interministériel d’Assistance Technique. Pour vulgariser il s’agit du service d’infiltration de l’état. En dehors de cela, c’est un homme qui mène un train de vie que je serais bien mal placé de qualifier d’extravagant, mais qui de toute évidence est bien au-dessus de ses moyens. De ce fait, il est endetté jusqu’au cou, une aubaine pour moi. C’est donc muni d’une mallette garnie d’une somme bien plus que suffisante pour l’acquitter de ses dettes, que je compte lui délier la langue.

– Vous avez atteint votre destination, signale sensuellement Katsumi, l’IA de mon smartphone.

– Enfin, nous sommes arrivés ! Deux minutes de plus et je rendais mon dernier repas, dis-je en soupirant.

Alain stop la voiture et coupe le contact, l’arrêt du moteur laisse place au chant des grillons et cigales. Nous allumons nos lampes torches dans l’obscurité d’une nuit sans lune. Happé par l’insondable immensité de l’espace, je ne peux m’empêcher de lever les yeux au ciel pour me baigner dans cette mer infinie d’étoile et de galaxie. Durant un court instant, je ressens le vertige de l’insignifiance faisant face à la création.

– Monsieur, êtes-vous certains d’avoir saisi les bonnes coordonnées, je ne vois rien en dehors de pâturages ? Dit Alain, circonspect.

– Aucun doute là-dessus, ce sont bien les coordonnées GPS indiquées par Rivière, j’ai vérifié par deux fois. Il ne devrait pas tarder, nous sommes légèrement en avance après tout.

Tout à coup, une voix masculine se fait entendre au loin :

– À vrai dire, vous êtes en retard de quinze minutes !

Des ténèbres à la lumière de nos lampes torches, se révèle progressivement la silhouette d’un homme. La cinquantaine, les cheveux grisonnant et vêtu d’un costume haute couture, c’est lui ! Michel Rivière.

– Vous vous dissimulez souvent dans le noir pour surprendre les gens ? J’espère que vous n’employez pas cette technique pour vos rendez-vous galant. Dis-je ironiquement.

Rivière s’arrête à quelques mètres de nous, avant d’inspecter Alain d’un regard suspect.

– Vous savez ce qu’on dit, on n’est jamais trop prudent et puis il n’était pas convenu que vous soyez accompagné si je me souviens bien.

– Allons bon, ne soyez pas si méfiant, c’est mon major d’homme, il est absolument inoffensif. C’est d’ailleurs avec lui que vous avez conversé au téléphone.

Alain acquiesce d’un hochement de la tête, tandis que Rivière l’observe une dernière fois du coin de l’œil avant de reprendre :

– Bon très bien… vous avez ce que j’ai demandé ?

– Oui, deux millions en grosses coupures ! La somme complète se trouve là-dedans, vérifiez par vous-même, lui dis-je en tendant la mallette.

– Posez-la à deux mètres devant vous et reculez.

Manifestement notre hôte reste prudent. Ne voulant pas le contrarier je suis ses instructions, puis il avance à son tour jusqu’à la mallette, se mettant à genoux pour l’ouvrir à même le sol et en inspecter minutieusement le contenu.

– Le compte à l’air d’y être, je vais vous faire confiance. Dit-il d’un ton satisfait en se relevant.

Une fois sur ses deux jambes, il serre la mallette contre sa poitrine, indifférent au sort du costume qu’il vient de souiller.

– À votre tour maintenant, lui dis-je.

Son regard se durcit.

– Que voulez-vous savoir exactement ? Réplique-t-il en descendant d’une octave.

– Tout, dis-je le plus simplement du monde.

– Pourriez-vous êtres plus précis ? Enchérit-il.

– Eh bien pour commencer, je veux savoir ce qu’il s’est vraiment passé le 29 au domicile de L’informaticien.

Rivière inspire profondément, avant de répondre :

– Très bien. Comme vous devez très certainement le savoir, il a été retrouvé mort dans son appartement, ainsi que trois autres hommes identifiés comme membres des Hoodsters, un gang sévissant dans le département de l’Essonne.

– En effet, je suis au courant ! Dis-je avide d’en savoir plus.

– Ce que vous ne savez pas en revanche, c’est que deux de ces hommes n’appartenaient pas aux Hoodsters, mais au cartel de la corde. Un cartel majeur de la « French Connection », que la SIAT a dans le collimateur depuis trois décennies.

Contrairement à ce que pense Rivière, je tiens déjà cette information de Kane et Marie, mais ayant promis de ne pas les impliquer plus, je ne les mentionnerai pas. Je décide donc d’enchaîner sur la question suivante :

– Comment un simple pirate informatique, aurait-il pu venir à bout d’un gangster et de deux mafieux ?

Rivière grimace, exprimant de la sorte son embarras.

– À vrai dire cela reste un mystère. Il y avait cependant une théorie à la SIAT, nous pensions qu’il avait été informé de leur arrivée.

– D’accords, mais par qui ? Dis-je perplexe.

– Tout est possible, peut-être avait-il un complice au sein des Hoodsters, ou disposait-il d’un moyen d’écouter leurs communications, après tout il a bien piraté un cartel. Une chose est certaine, il était préparé quand ils ont débarqué et d’un autre côté le cartel a véritablement bâclé cette opération.

– Bâclé ? C’est un adjectif qui ne leur sied point.

Rivière confirme mes doutes d’un petit hochement de tête répétitif.

– Peut-être, mais comment expliquer autrement le fait, qu’ils aient employé des membres des Hoodsters pour compléter leurs équipes d’intervention ? Et ce n’est pas tout, un de nos agents infiltré chez les Hoodsters a été témoin d’une partie des évènements ce jour-là.

Un agent infiltré… Rivière doit probablement parler de Kane.

– Cet agent a participé malgré lui aux évènements du 29 et nous a révélé deux points cruciaux. Le premier : C’est une défaillance des Hoodsters, qui a permis à L’informaticien de pirater le cartel, du moins en partie. Par la suite les Hoodsters ont été contraints de s’affilier au cartel de la corde. Le second : Lors du piratage, L’informaticien a mis la main sur un artefact d’une extrême importance aux yeux du cartel.

– Un « artefact » ? Vous ne savez donc absolument pas de quoi il s’agit.

– Pas grand-chose en effet, mais c’est cela qui a poussé le cartel à la faute, du moins c’est ce que je pense, défend Rivière.

– Très bien, mais tout ça n’explique pas comment l’implication du cartel a pu être totalement effacée de la version officielle des événements. À moins bien sûr, que le cartel ait mis la main à la poche pour soudoyer les hauts fonctionnaires de police ?

Rivière soupire visiblement irrité par mon insinuation.

– Écoutez, si vous pensez déjà tout savoir, autant que je parte, rétorque-t-il sèchement.

Alain me lance un regard indiquant qu’il serait préférable que je calme le jeu. Je décide donc de m’excuser, chose peu commune. Rivière reprends :

– Tout est lié, mais ce n’est pas ce que vous imaginez. Bien sûr, je ne doute pas qu’il existe quelques policiers véreux dans nos services, mais de là à faire rayer le mot cartel de tous les rapports, il y a un monde. La majeure partie d’entre nous sommes intègres, nous croyons en ce que nous faisons. Jamais nous ne nous associerions à la mafia, affirme Rivière.

– Votre intégrité semble pourtant avoir un prix, vous êtes bien ici ce soir, à me révéler des informations confidentielles moyennant finance.

Alain me lance un autre regard, que j’ignore cette fois-ci. Rivière objecte sans perdre de temps :

– Ce n’est pas la même chose ! Je me considère comme un lanceur d’alerte. Cette somme d’argent que je perçois, c’est une assurance au cas où les choses tourneraient mal pour moi. Dit-il en soulevant la mallette.

– C’est une façon de voir les choses. Donc si ce n’est pas le cartel, qui a fait pression sur la police ? Lui dis-je.

– Cela vient de très haut, je le tiens du directeur général de la police nationale, un de mes amis.

– Vous voulez dire que, des membres du gouvernement seraient liés à la mafia ?

Rivière conteste d’un mouvement de tête.

– Non, décidément vous n’y êtes pas. Voyez-vous, dans toute démocratie il existe des hommes de l’ombre qui tirent les ficelles.

– Des lobbies ? Dis-je.

– En quelque sorte, oui. Parfois ce qu’ils font, peut nous paraître n’avoir aucun sens, mais ces gens-là savent des choses que même le sommet de l’état ignore. Ils jouent sur un échiquier invisible au commun des mortels. C’est exactement ce qu’il s’est passé ici, explique Rivière.

– Je ne comprends pas… de qui… de quelle organisation… de quel lobby s’agit-il ?

– Ils n’ont pas de nom, pas de forme, ni de substance, ce sont des fantômes. Leur influence dépasse l’entendement, et leurs directives descendent la pyramide de la hiérarchie comme une cascade dévale une montagne. En moins de temps qu’il n’a fallu pour le dire, toute mention du cartel a été rayée des rapports, les cadavres de L’informaticien et des hommes du cartel se sont volatilisés de la morgue, sans que personne ne s’en inquiète.

– Quoi ? Mais ça n’a jamais été divulgué par la presse ! Dis-je stupéfait.

– Bien sûr que non ! Cette information a été dissimulée au public.

– Je ne comprends pas, pourquoi faire disparaître son corps ?

Rivière grimace à nouveau d’embarras.

– Je ne me l’explique pas moi-même, mais pour en revenir à mon ami haut placé, il m’a révélé une dernière chose.

– Je vous écoute, dis-je en espérant entendre quelque chose qui aurait enfin du sens à mes oreilles.

– L’artefact recherché par le cartel, il aurait été mentionné par un de ces hommes de l’ombre. Ce serait un programme nommé « reborn », révèle Rivière.

– Un logiciel !? Et, quelle serait sa vocation ?

– Je n’en sais pas plus et c’est peut-être mieux ainsi.

Rivière s’arrête un instant de parler.

– Maintenant que je vous ai dit tout ce que je savais, je vais m’en aller. Vous ne me contacterez plus jamais, c’est ce que nous avions convenu, conclut-il.

Confus par toutes ces révélations, j’acquiesce machinalement de la tête.

– Ah un dernier conseil, ajoute Rivière, à votre place j’arrêterais les frais, vous ne savez pas dans quoi vous mettez les pieds.

– On m’a déjà mis en garde. Lui dis-je.

– Je vois, dans ce cas, adieu messieurs.

De la même façon qu’il était venu, Rivière s’efface dans l’obscurité de la nuit. Me laissant avec plus de questions que de réponses.

– J’ai bien peur que cette fois-ci mon enquête ne soit définitivement au point mort, dis-je à Alain qui comme à son habitude reste de marbre.

– Parfois il faut savoir jeter l’éponge Monsieur.

– Vous avez peut-être raison, dis-je en soupirant, j’ai besoin de me changer les idées, déposez-moi donc chez Travis.

– À cette heure là Monsieur ?

– C’est un couche-tard comme moi. Il m’a d’ailleurs laissé un message, il a quelque chose à me montrer, sûrement un nouveau jouet.

Très bien Monsieur, Alain se dirige du côté conducteur de la voiture.

– Euh… non, finalement, c’est moi qui vais prendre le volant cette fois-ci !


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