[amm] XVIII – Préparations

<Illustration à venir>


À ma mort

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Son regard me fixe depuis l’autre coin, au travers de filets de vapeur s’échappant de son corps échauffé, matérialisant sa détermination. L’air éjecté de ses narines dans le froid du gymnase lui donne l’aspect d’un dragon. C’est l’homme que je m’apprête à affronter.

Il m’apparaît comme redoutable, intimidant. Je monte pour la toute première fois sur le ring des amateurs, alors que lui affiche déjà un décompte de trois victoires pour une défaite. Ce n’est certes pas un palmarès impressionnant, mais face à l’inexistence du mien, c’est comparer nuit et jour. Il n’y a aucun doute à avoir, ce soir c’est bien moi le challenger.

L’arbitre nous invite à rejoindre le centre du ring, désormais nos regards ne se lâcheront plus. Le premier à le détourner perdrait un affrontement mental décisif. La petite foule assistant au gala de boxe commence à s’échauffer. En face, les cris d’encouragement pour mon adversaire sont légion, alors que derrière moi, mon unique supporter présent, Alain, reste silencieux. Durant un instant je l’imagine s’égosiller comme une pom-pom girl, l’idée me fait esquisser un sourire, ce qui ne manque pas de faire grimacer mon opposant. Je ne saurais dire si c’est une bonne chose, mais cela aura au moins eu le mérite de me détendre.

En y réfléchissant, je suis sévère au sujet d’Alain, il m’a encouragé à sa façon quelques minutes plus tôt. Alors que j’étais en train de relâcher la pression en m’échauffant dans le vestiaire, il m’a sobrement conseillé d’appliquer ce que j’avais appris et dit que tout se passerait pour le mieux. Un peu cliché, mais réconfortant.

Soudainement le gong sonne, déclenchant chez moi un pic d’adrénaline à m’en faire sortir le cœur de la poitrine, le premier round vient de démarrer ! Mon adversaire m’observe quelques secondes avant de foncer sur moi. Le bougre ouvre le balle en m’envoyant deux directs du gauche au visage, tous deux stoppés par ma garde. Il recule ensuite avant de revenir aussitôt à la charge avec un enchaînement gauche droite de crochets ciblant mes flancs. Heureusement, ses coups ne rencontrent que mes avants bras couvrant par pure automatisme mon foie et ma rate. Il frappe alors mon abdomen, probablement pour me faire baisser la garde. Il applique parfaitement la théorie, une théorie que j’ai également apprise à la dure face à mon entraîneur, Jacky.

Il y a maintenant presque une année, suite à ma rencontre avec Marie et Édouard et leurs nombreuses mises en garde face aux dangers auxquels je m’exposais, j’ai pris conscience de ma vulnérabilité. En outre, je n’avais pas grand-chose à faire, mon enquête sur la destruction des preuves impliquant le cartel n’avançait que mollement. Prudence et discrétion étaient de mise, je procédais de manière itérative et toujours de la même manière : Dénicher un haut gradé prêt à parler moyennant finance au sein des services de police que je pensais impliqués. Pour cela j’employais des détectives chargés de trouver le bon poisson, un poisson de préférence endetté jusqu’au cou. Ensuite, il fallait trouver le moyen d’établir le contact. La plupart du temps je me faisais passer pour un journaliste près à payer une forte somme pour obtenir un témoignage anonyme. Je n’employais jamais le terme « pot de vin », je parlais plutôt de bon procédé ou de prime de risque et toujours avec le plus de tact possible, car un haut fonctionnaire véreux saura reconnaître ses semblables sans toutefois admettre qu’il en est un lui-même. Avec un peu de chance, les informations ainsi obtenues me permettaient de remonter au maillon supérieur. C’était un travail de longue haleine, mais peu chronophage. Je devais surtout faire preuve de patience et d’opportunisme.

C’est pourquoi j’ai décidé de consacrer ce temps libre à la pratique d’un sport de combat, et pour cela j’ai demandé conseil à Alain. C’est lui qui m’a orienté vers la Boxe anglaise.

« C’est certainement le sport de combat le plus efficient pour apprendre à se défendre dans un court laps de temps », disait-il.

Je dois bien admettre qu’il n’avait pas tort, toutefois il n’avait pas mentionné que c’est aussi un des sports de combats pour lequel l’entraînement est le plus éprouvant aussi bien mentalement que physiquement.

Bien sûr, je m’en suis rapidement rendu compte de moi-même après avoir embauché un coach personnel, sous les vives recommandations d’Alain. Un certain Jacques Marciano, ancien boxeur professionnel qui après s’être hissé en haut du classement mondial WBC, s’est vu forcé de quitter le ring malgré un avenir prometteur, et ce, suite aux premiers symptômes du « punch-drunk syndrome », le forçant à rendre les gants définitivement sans avoir subi aucune défaite durant ses quarante-neuf combats.

La première fois que je l’ai rencontré, j’ai tout de suite senti qu’il avait une sorte de mépris à mon égard. Pour lui je n’étais clairement qu’un sale gosse de riche s’étant mis en tête d’apprendre la boxe par caprice. Pour être franc il n’avait pas tout à fait tort, de plus il était difficile de voir un quelconque potentiel en moi au vu de ma condition physique déplorable, elle-même dû à une hygiène de vie lamentable.

Toutefois, alors qu’il devait penser que j’abandonnerai au premier effort, j’ai tenu bon et lui ai démontré que j’avais un minimum de ténacité. Après quelques jours son regard sur moi avait déjà changé et il semblait même prendre plaisir à venir me torturer chaque matin. Rapidement je l’ai surnommé Jacky tandis que lui m’a donné le petit nom de Nabab, ma foi c’était de bonne guerre.

La première étape de mon entraînement s’étala sur cinq mois, elle consistait à bâtir le physique et l’endurance nécessaire à la pratique de la boxe, ce qui ne fut pas une mince affaire. Le régime était simple, musculation, corde à sauter, course à pied et escalade. Pour cette dernière je dus réaménager le jardin et y faire installer une structure en bois de dix mètres orné de prises de toutes sortes. J’entrepris également d’installer un ring dans le sous-sol de la villa, mais il n’allait pas servir dans l’immédiat, à mon grand désarroi.

Lors des différents exercices, l’objectif n’était pas de réussir à faire tant de pompes ou courir tant de kilomètres. Non, il fallait tout d’abord atteindre la phase d’épuisement, celle qui fait vraiment mal, et seulement là, on commençait à compter en cherchant à tenir le plus longtemps possible avant de se retrouver complètement à vide. De cette façon je repoussais constamment des limites qui m’étaient propres.

Il est évident que la rééducation que j’avais subie à la sortie de mon comma m’avait forgé un mental et qu’en quelque sorte, cela m’avait préparé à cet entraînement rigoureux. Sans cela j’aurais été incapable de surmonter de telles épreuves physiques et psychiques.

Concernant mon emploi du temps, tout était réglé comme une horloge, je faisais du sport six jours sur sept, en alternant les exercices sur différents groupes musculaires. Une sorte de rotation pour leur permettre de se régénérer. En parallèle de cela j’avais opté pour une alimentation saine, tous mes plats étaient préparés par un nutritionniste qui avait connaissance de mon entraînement. Malgré cela je souffrais systématiquement de courbatures et pour continuer jour après jour, je dus faire appel à un kinésithérapeute doublé d’un ostéopathe à chaque fin de séance.

Au terme des cinq mois, mon corps avait déjà subi une petite métamorphose, j’avais perdu plus de dix kilogrammes. Des zones autrefois graisseuses de mon corps, commençaient à émerger des muscles légèrement sculptés. Pas de quoi se présenter au concours de Mister univers, mais suffisamment pour titiller mon narcissisme devant une glace.

Avant de m’annoncer la suite du programme, Jacky me fit part de son scepticisme des débuts et me félicita d’une bonne grande tape dans le dos qui me fit presque tomber à terre. Ses encouragements maladroits me firent pousser des ailes, je me sentais prêt à déplacer des montagnes, mais lors seconde phase il n’allait pas falloir longtemps avant que je ne déchante. L’assurance nouvellement acquise laissa place au doute et à l’hésitation lorsque Jacky m’invita à le rejoindre sur le ring.

Là, il me demanda de tout donner durant une minute, je devais le frapper sans aucune retenue et sans qu’il ne riposte. Je m’en donnais alors à cœur joie, je pouvais enfin relâcher toute cette frustration accumulée lors de ses ignobles entraînements. Bien sûr il esquivait facilement la plupart de mes coups en bougeant à peine, mais certain parvenait à atteindre sa garde. Au bout de quelques secondes il la baissa et me laissa le frapper au visage et au buste. Mes coups ne semblaient avoir aucun impacte sur lui. Rapidement je commençais à ressentir une sorte de pression, je l’attaquais, mais il avançait doucement vers moi. Avant que je ne puisse m’en rendre compte, j’étais acculé dans un des coins du ring. Une simple feinte de ses épaules, me fit me recroqueviller et fermer les yeux.

« La force ne vient pas des bras, elle vient de tes appuis, du transfert et de l’explosivité», m’avait-il dit alors sur un ton solennel.

C’était ma toute première leçon de boxe et je venais de prendre une bonne dose d’humilité. Ce qui ne pouvait me faire de mal je dois bien l’admettre. Il n’y avait aucun tour de magie la dedans, si ce n’est un fossé énorme entre son mental, sans même parler de technique. Jacky venait de me donner un avant-goût de ce qui allait m’attendre durant les prochains mois.

Moi qui avais tant voulu mettre les gants j’allais être servi, car, les semaines suivantes, à mon menu quotidien s’ajouteraient des exercices pratiques afin d’assimiler les techniques de base de la boxe anglaise.

Tout d’abord, déplacements et retraits, esquive et garde, blocages et chassé du poignet : une technique efficace visant à dévier un coup en appliquant une petite pichenette sur l’extérieur du gant de l’adversaire. Toutes des techniques dites défensives ou plutôt de préparation à la contre-attaque, car comme me le disait sans arrêt Jacky : « le principe fondamental de la boxe c’est de donner des coups sans en prendre ! ». Après vinrent les attaques avec les directs bras avant et arrière, puis les crochets et uppercut. La finalité de cet apprentissage était de combiner toutes ces techniques en une multitude d’enchaînements plus ou moins complexes.

Les exercices étaient fastidieux, je devais sans cesse répéter les mêmes combinaisons, frapper encore et encore les mitaines de Jacky jusqu’à n’en plus pouvoir, de façon à ce qu’elles s’impriment littéralement dans mon cerveau, ma mémoire musculaire. Après deux mois, une fois que Jacky jugea ma technique suffisante, je pus regagner le ring pour effectuer des rounds de deux ou trois minutes.

Les premières semaines, Jacky fut mon seul et unique adversaire. Bien évidemment il retenait ses coups, montrer volontairement ici et là une ouverture pour que je la saisisse. À tout moment il aurait pu me mettre KO d’un simple coup à la tête où à l’abdomen, mais il ne le fit jamais, ce n’était pas l’objectif. Bien sûr parfois je prenais un coup punitif pour avoir baissé ma garde ou levé le menton, ceux-ci bien que retenus me secouaient terriblement par leur simple timing et précision frôlant la perfection, mais ça n’allait jamais plus loin que ça. Néanmoins, je commençais à développer un complexe d’infériorité légitime, de quoi me donner une attitude trop défensive. C’est pourquoi Jacky commença à faire venir différents boxers amateurs de son propre club. Bien sûr la majorité d’entre eux me surpassait dans tous les aspects de la boxe, mais le fossé était bien moindre qu’avec Jacky, ce qui me permit de reprendre confiance en moi.

C’est assurément une facette de Jacky qui me fascine, il a appris à me connaître et sait parfaitement comment s’y prendre avec moi, il est sans le moindre doute bien plus doué que le psy que je paie à prix d’or depuis mon réveil.

Au fur et à mesure des semaines, des rounds et des différents partenaires d’entraînement que j’affrontais, je découvrais de nouvelles facettes de ma personnalité. Je ne saurais dire si j’étais mentalement plus fort que je ne l’avais imaginé ou si je le devenais. Je craignais de moins en moins de devoir monter sur le ring, d’y échanger des coups. Je commençais même à y prendre plaisir, attendre le bon moment, chercher l’ouverture, trouver le talon d’Achille de mon partenaire. Après les entraînements nous échangions longuement avec Jacky et l’invité du jour, nous commentions nos combats, nos erreurs et nos réussites dans une sorte de fraternité que je n’avais encore jamais connu auparavant, le genre qui vous réchauffe le cœur et vous redonne foi en l’humanité.

Les jours filèrent de plus en plus vite et un beau matin, Jacky s’approcha de moi un formulaire à la main.

– Tu es prêt maintenant !

Hagard je lui demandais :

– Prêt mais, pour… quoi ?

Il me répondit avec un air très sérieux :

– Pour ton premier combat amateur pardi !

C’est une chose que je n’avais pas envisagée une seule seconde, mais en l’entendant, c’était la suite logique à mon entraînement, une sorte de rite de passage de grade.

C’est de cette façon que je me retrouve à participer à ce gala de boxe sous les couleurs du club de Jacky. Ce bougre de Jacky a eu un empêchement de dernière minute et s’est contenté de me dire par téléphone de ne pas baisser ma garde et de fixer mon adversaire. Bien que je n’aurais pas craché sur un peu de soutien, mais je ne lui en veux pas.

Mon adversaire m’arrose de coups que j’esquive ou bloque pour la plupart, certains m’atteignent me faisant reculer mais jamais chavirer, rien que je ne saurais gérer. Sans commettre l’impaire de sous-estimer mon adversaire, je dois bien admettre que ses attaques sont incomparables à celles de Jacky en terme de précision, vitesse et impacte, et dans une moindre mesure, il en va de même pour tous les sparring-partner avec lesquels je me suis entraîné ces derniers mois. Il n’y a pas à dire, Jacky sait vraiment ce qu’il fait.

Confiant mais prudent j’observe, j’étudie mon adversaire derrière une garde serrée, je capte ses habitudes, ses crochets droits sont larges et lorsqu’il les lance, son poing gauche sensé couvrir sa mâchoire a tendance à descendre. Mais cela ne suffira pas, si je veux exploiter cette faille, il va falloir prédire la prochaine occasion et pour cela je dois rester patient. Je pense déjà avoir une piste, elle ne demande qu’à être confirmée, je crois qu’il utilise régulièrement la même combinaison de coups. Gauche, droite, pas en avant uppercut, crochet droit puis retrait sur un direct du gauche. Oui c’est bien ça. Je reste sur la défensive jusqu’à la fin du round afin de bien mémoriser son timing.

La cloche sonne, je n’ai pas pris de coup franc et j’ai réussi à gérer ma dépense d’énergie. Durant la minute de repos je réfléchis à la meilleure façon de contrer son crochet. La réponse me vient comme une évidence… mais je n’ai pas le temps de détailler mentalement mon plan, car le deuxième round commence déjà.

J’attends patiemment l’arrivée du crochet de son enchaînement. Malgré une esquive parfaitement exécutée, je rate le timing à deux reprises ce qui me coûte un direct du gauche en pleine poire à chaque échec. Finalement, je parviens à passer sous son crochet lors d’une troisième tentative, et cette fois avec suffisamment de vitesse et d’explosivité pour lui placer un uppercut sous le menton, auquel je fais succéder un crochet à la tête. Je recule d’un pas, son regard est vitreux, je décide de revenir à la charge aussitôt en lui plaçant cette fois-ci un uppercut en tiroir dans le foie, que je m’empresse de faire suivre par un crochet à la tête. Ce dernier ne touche pas sa cible car mon adversaire tombe à genoux. L’arbitre s’interpose et le décompte commence.

Bien qu’il ne soit qu’à genoux son teint est pâle, mon coup dans le foie a dû être effectif. L’arbitre observe du coin de l’œil mon adversaire avant de stopper le décompte et de m’annoncer vainqueur.

Les applaudissements et félicitations fusent pour moi et mon adversaire se relevant aidé par son second. Une fois sur ses pieds il s’approche de moi et me tend sa main qu’il vient de dévêtir et je la serre aussitôt de mes deux gants. Je peux lire la déception sur son regard, il contrôle comme il peut ses émotions, mais désormais plus aucune tension ne subsiste entre nous. Il quitte le ring après une accolade amicale.

Quant à moi, quelle satisfaction, quelle joie, je n’ai jamais ressenti cela auparavant, rien de ce que j’ai vécu jusqu’à présent n’approche ce que je ressens, pas même tous mes caprices de milliardaire réunis. Pourtant ce n’est qu’un combat amateur avec quelques dizaines de spectateurs.

Je cherche Alain du regard et le trouve avec son téléphone portable à l’oreille, il me fait un signe de la main pour me féliciter.

Quelques minutes plus tard je retrouve mon ancien adversaire, celui-ci m’invites tel un camarade de longue date à le joindre à la buvette en me passant le bras par-dessus l’épaule. C’est étonnant, moi qui n’aime habituellement pas que la familiarité qui s’invite trop vite. Là, je ne suis pas indisposé. Nous ne nous connaissons pas depuis une heure et pourtant j’ai l’impression d’avoir passé plusieurs semaines avec cet homme, comme si sur le ring le temps s’était dilaté.

Je vois Alain arriver de loin, il s’approche jusqu’à mon oreille :

– Monsieur, il semblerait que le gros poisson ait enfin mordu à l’hameçon, me dit-il.

Décidément c’est une belle journée ! Dis-je en levant mon verre de mousseux.


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3 commentaires

  1. Cela fait plaisir de te relire.
    Cette partie est intéressante et bien écrite malgré quelques coquilles.
    Il faudra que je relise les quelques chapitres précédents pour me rappeler pourquoi il était dans le coma.
    J’ai hâte de lire la suite.

    Aimé par 1 personne

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