[amm] XVII – De fil en aiguille

<Illustration à venir>


À ma mort

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Moi qui ne voulais pas engager de détective, je crois que j’ai largement sous-estimé ce métier, car j’ai bien dû y avoir recours pour obtenir la réelle identité de Nadine. Le nom de famille donné à la télévision était factice et vu que l’adresse exacte de l’informaticien n’a jamais été révélée au grand public, il était impossible pour un amateur comme moi de recouper les informations. Enfin peu importe, maintenant je connais son adresse et son vrai nom : Carpentier.

Quand je l’ai contactée, elle a tout de suite accepté de me rencontrer. À coup sûr c’est une de ces vieilles dames isolées en manque de chaleur humaine. Quoi qu’il en soit, nous avons rendez-vous chez elle. Juste à côté du lieu même où la vie de l’informaticien a pris fin.

J’ai dû acheter une citadine classique pour l’occasion, car Alain m’a fortement déconseillé de me rendre dans ce quartier sensible avec une de mes voitures de luxe. J’ai également fait en sorte de rester discret en m’habillant comme le prolo moyen. C’est assez grisant, j’ai l’impression d’être sous couverture.

En arrivant dans le quartier je trouve l’immeuble sans difficulté, je m’arrête une minute à quelques pas de l’entrée, là où la supposée première victime de l’informaticien a été retrouvée : Anthony Fernandez alias Chicco, un dealer du gang des Hoodsters.

C’est étrange de se trouver là. J’ai passé les deux dernières semaines à obtenir le maximum d’informations sur l’affaire, au point que c’est devenu un véritable hobby. Le fait d’être ici, sur le lieu même où tout a commencé, me donne l’impression d’être en pèlerinage sur un lieu saint, drôle de sensation.

Deux minutes plus tard, je me trouve devant l’appartement de madame Carpentier. Si je ne me trompe pas, celui où logeait l’informaticien se situe à ma droite. La porte est des plus banales, pas même un bandeau de police ne la couvre, pourtant un véritable drame s’est déroulé juste derrière.

Devant moi, madame Carpentier m’ouvre la porte et m’accueille avec un grand sourire, elle m’invite à prendre le thé et la discussion commence. Je ne perds pas de temps et entreprends de lui poser un maximum de questions, notant chaque information jugée utile sur mon téléphone. C’est ainsi que j’apprends que l’informaticien possédait une petite cylindrée se trouvant toujours dans la cave de l’immeuble, plus précisément dans le garage de Madame Carpentier. Je lui demande gentiment s’il est possible d’aller la voir, requête qu’elle accepte sans sourciller.

Nous passons par l’ascenseur et arrivons rapidement dans son garage. La moto est vraiment là, perplexe je lui demande :

– Pourquoi la police ne l’a-t-elle pas saisie, ne leur avez-vous pas mentionné son existence ?

– Bien sûr que si, mais ça n’a pas semblé les intéresser, me répond-elle.

– C’est fou tout de même, c’est pourtant une pièce à conviction potentielle. Tiens ! Vous avez vu, il manque le rétroviseur, dis-je interloqué.

– Il a sûrement été arraché suite à son accident, dit-elle.

En l’écoutant je fais le tour de la moto, l’observant sous tous les angles, comme un enfant le ferait devant un paquet cadeau pour en estimer le contenu.

– Incroyable, elle fonctionne encore ?

– Je ne le garantis pas, toutefois après l’accident il est parvenu à rentrer avec, bien qu’à demi conscient.

– Vous a-t-il raconté ce qu’il s’est passé ce jour-là ?

– Il m’a juste parlé de la chute à moto sans entrer dans les détails. À chaque fois que je lui posais une question sur les circonstances de l’accident, il donnait une réponse vague et enchaînait sur un autre sujet, je n’ai donc pas insisté.

– Je vois. Savez-vous qui était Michael Cerbas également connu sous le pseudonyme du Molosse ?

– Ah ça oui ! Vous savez la police m’en a suffisamment rebattu les oreilles, mais je n’ai jamais rencontré cet homme.

– Alors, vous savez certainement que c’est ce jour-là que L’informaticien l’a…

– Sornette ! Coupe la vieille dame, je le connaissais bien, il n’avait rien d’un meurtrier, c’était un jeune homme perdu certes, mais il avait une bonne âme, un peu comme vous d’ailleurs.

– Comment ? Cela fait à peine vingt minutes que vous m’avez rencontré et vous pensez savoir qui je suis ? Dis-je amusé.

– Vous savez, je suis plutôt douée pour jauger les gens rapidement, j’étais infirmière autrefois, j’ai croisé tellement d’êtres humains d’horizons différents dans ma carrière, que j’en connais un rayon sur eux.

– C’est drôle que vous me disiez ça, c’est la deuxième fois qu’on me compare à lui.

– Évidemment, dit-elle, ça se voit tout de suite, avec vos manières de bourgeois mal dissimulées, et vos vêtements que vous portez pour la première fois, on ne peut pas dire que vous vous fondiez dans le décor. Vous ne savez sûrement plus quoi faire de votre temps ni de votre argent, autrement vous ne vous intéresseriez pas à cette sordide affaire.

– Mais comment ?

– Vous n’avez pas pensé à retirer les étiquettes de vos vêtements, j’en déduis que vous avez l’habitude de vous habiller chez un tailleur, me dit-elle en laissant échapper un rire moqueur.

– Hum, vous vous entendriez bien avec mon Major d’homme. Maintenant que vous m’avez percé à jour, je voudrais vous faire une offre pour la moto, accepteriez-vous de me la vendre à un bon prix ?

– Vous la vendre ? Certainement pas. Elle n’est pas à moi. Je l’ai uniquement conservée car le pauvre n’a plus de famille à qui j’aurais pu la restituer. Non, je préfère vous la donner.

– Êtes-vous certaine Madame, comme je vous l’ai dit je peux vous en donner un très bon prix.

– Écoutez jeune homme, je n’ai pas pour habitude de revenir sur mes paroles et je vous aime bien qui plus est. Toutefois, si vous tenez vraiment à me remercier, revenez me voir quand vous en saurez plus.

– Je n’y manquerai pas, merci infiniment Madame, mon Major d’homme se chargera de venir la chercher.

Nous remontons ensuite à son appartement, notre discussion s’étale encore sur deux bonnes heures, mais je ne m’ennuie pas un seul instant. Cette petite dame possède un talent inouï pour raconter les anecdotes. En rentrant chez moi j’ai presque l’impression de connaître l’informaticien, du moins sa face visible. Elle est restée fidèle au portrait qu’elle en avait dépeint à la télé, un jeune homme réservé, poli et toujours prêt à rendre service. J’en reviens toujours au même point : un être ordinaire. Mais cela ne me satisfait guère plus, je veux connaître son mobile, heureusement Madame Carpentier m’a conseillé de contacter un des autres témoins clé de l’affaire, la seule survivante de l’attaque du 29. Je connaissais son existence sans toutefois avoir son identité, mais grâce à Madame Carpentier je la possède désormais : Marie Blanche.

Ma piste suivante se nomme donc Marie, le problème c’est qu’en tant que témoin protégé il me sera extrêmement difficile d’obtenir son adresse.

Les jours suivants, après quelques vaines tentatives de ma part, je me vois à nouveau contraint d’engager des détectives privés, mais cette fois-ci leurs recherches seront infructueuses. C’est finalement Alain qui me sortira de l’impasse en faisant appel à un vieil ami à lui. L’information me coûtera tout de même la bagatelle de deux cent cinquante mille euros.

Alain ne parle jamais de lui ni de son passé, mais je sais qu’il a de nombreuses connexions dans la police et l’armée. À vrai dire, en plus d’être Major d’homme il me sert parfois de garde du corps, du moins il m’a sorti du pétrin une ou deux fois après que j’ai provoqué les mauvaises personnes lors de soirées un peu trop arrosées. C’est un formidable combattant et je le suspecte d’avoir fait partie des forces spéciales, ou quelque chose dans le genre.

Une fois en possession de l’adresse, entrer en contact avec Marie ne sera pas plus simple. Lors de mes deux premières approches elle me menacera de contacter la police. Ce n’est qu’à la troisième qu’elle acceptera de me parler, après que son compagnon, un grand noir athlétique, m’ait collé une bonne droite dans le nez. C’est ainsi qu’elle m’invitera à entrer chez elle pour m’apporter les premiers soins.

– Asseyez-vous sur le canapé et faites-moi voir ça, me dit-elle.

Je retire le mouchoir ensanglanté de mon nez.

– Ouche ! Ça saigne beaucoup, c’est peut-être cassé, dit-elle en grimaçant.

– Mais non n’exagère pas, ça saigne à peine et son nez est bien droit, rétorque son compagnon.

– Je suis désolée, depuis qu’on m’a annoncé je que suis enceinte, Édouard est devenu surprotecteur.

– C’est ça… et tu pourrais aussi lui dire quel nom on va lui donner tant que tu y es !

Marie me place des bouts de coton dans les narines afin d’arrêter l’hémorragie.

– Au fait, enchanté Édouard, dis-je d’une voix de canard dû a mes cloisons nasales obstruées.

Je lui tends la main et tente de me présenter mais celui-ci la refuse et coupe net :

– Écoutez, dès que votre nez s’arrête de saigner, vous sortez de chez nous et je ne veux plus jamais vous revoir. Je ne sais pas comment vous avez fait pour obtenir notre adresse, mais nous ne voulons pas avoir affaire à la presse, c’est bien compris ?

– Ah, mais il y a mal entendu, je ne suis pas journaliste.

Marie, fronce les sourcils de curiosité avant de prendre la parole :

– Mais si vous n’êtes pas journaliste, qu’êtes-vous au juste ?

Voilà qui me laisse une porte d’entrée, si je la joue fine, j’obtiendrai peut-être quelques informations.

– Eh bien, je suis un milliardaire en quête de sensations fortes qui s’est pris d’intérêt pour le massacre du 29.

Édouard se met à pouffer de rire.

– Vous, un milliardaire ? On dirait que vous vous êtes habillé dans la boutique de vêtements au coin de la rue.

– Vous allez rire, mais… c’est justement le cas… c’est pour la couverture, dis-je pour le moins embarrassé.

– Tu avais peut-être raison Marie, j’ai dû le frapper un peu trop fort, Monsieur a perdu la raison, dit Édouard en tapant du pied.

– Peut-être dit-il la vérité, rétorque Marie.

– Mais…

– Laisse-lui une chance de le prouver, coupe-t-elle.

Je sors de ma poche le seul objet de valeur que j’ai conservé sur moi, ma montre.

– Je sais que cela ne prouve rien mais, voilà, dis-je en tendant ma Rolex à Marie.

Marie regarde rapidement l’objet avant de le passer à son compagnon, qui commence à l’observer sous ses coutures.

– Tu penses que c’est une vraie ? Lui demande-t-elle.

– Oui aucun doute, ce modèle vaut au moins dans les soixante-dix mille euros, réponds Édouard.

– Il disait donc vrai.

– Ça, ou alors c’est un piège du Cartel de la corde, réplique aussitôt Édouard.

– Le Cartel ? Dis-je interloqué.

Marie reprend sans même me répondre :

– Édouard, tu les connais mieux que quiconque, tu crois vraiment que c’est leur façon d’agir ?

– Non évidemment, nous serions déjà morts, mais je ne veux pas prendre le moindre risque.

Feignant d’ignorer sa réponse, Marie se tourne vers moi et me demande :

– Vous voulez donc nous poser des questions sur le massacre du 29.

– Oui c’est bien ça.

– Qu’y gagnerait-on ?

– Mais Marie… insiste Édouard.

– Écoute, depuis que tu as démissionné, nous vivons sur nos réserves et avec le bébé qui arrive… alors répondez à ma question, qu’aurions-nous à gagner ?

– Je ne sais pas… de l’argent ?

– Combien ? Insiste Marie, le regard déterminé.

– Dix mille…

– Dix mille par réponse, coupe-t-elle à nouveau, c’est à prendre ou à laisser, dit-elle en martelant sa réponse.

– Très bien… vous n’êtes pas facile en affaire, je comprends pourquoi vous avez survécu au 29.

– Je n’ai pas toujours été comme ça et vous venez d’obtenir votre première réponse, nous en sommes donc déjà à dix mille.

– Mais ce n’était pas une question…

Marie fronce les sourcils.

– Bon d’accord, décidément ce passe-temps commence à me coûter cher.

Édouard prend une grande inspiration puis expire lentement, résigné à obéir à Marie.

– Bon très bien, mais nous ne ferons pas ça ici. Monsieur le milliardaire va nous conduire à sa demeure que nous puissions vérifier la véracité de ses dires.

Marie acquiesce.

– Ce n’est pas tout, vous conduirez notre voiture, renchérit Édouard.

– Très bien, tout ce que vous voudrez, dis-je avec enthousiasme.

Édouard sort de la pièce et revient quelques secondes plus tard avec une arme accrochée à un holster qu’il enfile et dissimule sous une veste.

– Simple mesure de sécurité, me dit-il, mais je n’hésiterai pas à m’en servir si besoin.

Une petite heure s’écoule avant que nous atteignions ma résidence parisienne où Alain nous accueille comme il se doit. Mes invités opportunistes se voient proposer de retirer leurs vestes, mais Édouard refuse, ce qui ne manque pas de piquer la curiosité de mon major d’homme qui me lance discrètement un regard interrogateur. Je le rassure dès que l’attention de mes invités se porte ailleurs en secouant brièvement la tête de gauche à droite. Le luxe des lieux fait son effet en ajoutant du crédit à mon histoire, permettant ainsi de détendre légèrement l’atmosphère. Ce qui n’empêche pas Marie de me faire rédiger et signer une lettre sur l’honneur stipulant l’accord précédemment évoqué.

Nous entamons la discussion à la façon d’une interview durant laquelle Alain nous apporte de quoi nous éclaircir la gorge. Édouard est le seul à ne pas toucher à son verre, signe que la suspicion n’est pas totalement levée. Mes premières questions ciblent dans un premier temps l’informaticien, puis s’orientent progressivement vers les événements du 29.

C’est là que j’apprends qu’Édouard, Édouard Kane pour être plus précis, avait participé à l’événement en tant qu’agent infiltré dans le gang des Hoodsters. Il avait ce jour-là tenté d’empêcher le massacre en se rendant sur les lieux avant les assaillants, sans toutefois réussir à convaincre les personnes présentes à l’exception de Marie. C’est à peu près à ce moment-là du récit que la version d’Édouard et de Marie se met à diverger de la version officielle.

– Donc si je résume, le gang des Hoodsters n’est pas responsable du massacre du 29, ils ne font que porter le chapeau pour le Cartel de la corde. Ce que j’ai dû mal à comprendre c’est pourquoi aucune mention du cartel n’a été faite nulle part. j’ai pourtant lu tout ce qu’on pouvait lire au sujet de l’affaire, j’ai même réussi à mettre la main sur des copies de rapports de police en soudoyant les bonnes personnes, et pas une fois le simple mot cartel n’y apparaît.

– Ils ont été modifiés me répond Kane, tout a été falsifié, nous avons reçu des directives de nos supérieurs pour que toute mention du cartel de la corde soit effacée.

– Vous voulez dire que vos supérieurs sont impliqués ?

– C’est plus compliqué que ça, avant que cette affaire ne dégénère, j’étais en sous couverture chez les Hoodsters.

– Oui, vous me l’avez déjà dit.

– Justement, c’est là que je veux en venir, la raison de mon infiltration n’était pas de cumuler des preuves contre le gang mais d’utiliser la connexion existante entre le gang et le cartel afin d’infiltrer ce dernier. Cette mission avait été planifiée par un de mes supérieurs hiérarchiques à la SIAT.

– Je ne comprends plus, dis-je confus.

– Écoutez, ce que j’essaie de vous faire comprendre ici, c’est que les directives sont venues de bien plus haut et que tout le monde s’y est plié sans broncher, même à la SIAT. Les autres ont choisi de démissionner, comme moi.

– Et le procès du gang, il y en a bien un qui va parler non ?

– Oui s’il est prêt à condamner ses proches à une mort atroce, et à attendre avec angoisse le jour où il se fera lui-même poignarder à coups de stylos au détour d’un couloir de prison. Je parie qu’ils préféreraient tous mettre fin à leurs jours plutôt que de parler, en tout cas si j’étais à leur place ce serait mon cas.

– Je vois, ça n’arrange pas mes affaires, je me retrouve avec de nouvelles énigmes : quel est l’artefact sur lequel L’informaticien a mis la main déclenchant ainsi les foudres du cartel ? Qui est le mystérieux capitaine du cartel utilisant une poupée comme avatar ? Enfin d’où sont venues les directives poussant à effacer toute implications du cartel dans le massacre du 29.

– Je crains bien que vous deviez trouver les réponses à ces questions vous-même, mais à votre place je remonterais la piste des directives, bien que cela ne risque pas d’être facile. Enfin, vous disposez d’un atout non négligeable pour délier les langues, l’argent, me répond Kane.

– Merci pour vos conseils Édouard.

Kane se frotte le menton un instant puis reprend :

– Écoutez, si vous tenez vraiment à remuer ce merdier ça vous regarde, mais ne mentionnez jamais nos noms à qui que ce soit, c’est compris ? Je suis très sérieux !

– Oui ne vous en faites pas je tiendrai parole, quant à l’argent mon Major d’homme va tout arranger, vous allez immédiatement percevoir un acompte en liquide, le reste vous sera livré sous la forme que vous désirerez.

– Très bien conclu Marie, en me tendant la main.

Je saisis la main frêle de ce petit bout de bonne femme, puis c’est au tour de Kane de me tendre la main. Ce dernier m’adresse un ultime avertissement.

– J’espère que vous savez dans quoi vous mettez les pieds, car je crains que tout l’argent du monde ne suffise à vous en protéger. Si vous êtes vraiment un amateur de sensations fortes, vous allez être servi ! Conclut-il.


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