[amm] XVI – Obsession naissante

<Illustration à venir>


À ma mort

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J’arrive devant la propriété des Millers avec une bonne heure de retard, au travers du luxueux portail j’aperçois le superbe manoir occitan du 17e qu’habite la famille.

À l’interphone Travis me taquine sur l’heure avant de m’ouvrir la grille. La minute suivante, il m’accueille à bras ouverts sur l’esplanade principale, devant la grande entrée. C’est un chouïa trop familier pour un gars que j’ai rencontré il y a à peine deux semaines.

C’était au Platine, un club très select, réservé à la jeune élite française ayant réussi à faire fortune avant la quarantaine, ou encore comme Travis et moi, aux fils à papa dont le seul mérite est d’être né avec une cuillère en or dans la bouche.

Travis m’a raconté que ses ancêtres ont bâti leur fortune sur l’esclavage et la culture du coton dans les Dom-Tom, une chose dont il ne devrait peut-être pas trop se vanter. De nos jours sa famille possède encore de nombreuses terres, propriétés et entreprise locales leur permettant de faire perdurer la tradition sous une forme plus “humaine”, mais dans les faits à peine plus éthiques. Enfin, qui suis-je pour juger quand mon propre père a fondé sa fortune sur les traitements contre le cancer à base de chimiothérapie, les vendant à prix d’or pour un coût de production dérisoire. Exploiter ou faire le malheur des autres, la frontière est bien mince.

Travis me propose de siroter un petit cocktail devant la piscine avant de passer aux choses sérieuses. Il en profite pour me faire un inventaire complet de ses dernières conquêtes féminines et acquisitions matérielles. Ce type est aussi vide que moi en fait, c’est peut-être pour cela que nous nous entendons si bien. Les cocktails défilent et une fois bien égaillés par l’alcool, Travis m’invite à descendre au sous-sol du manoir. Nous rentrons dans la demeure et nous dirigeons tout de suite vers un large escalier en colimaçon descendant profondément sous terre. L’escalier donne ensuite sur une grande cave à vin que nous traversons sans nous arrêter, à mon grand regret. L’architecture est d’époque, mais nous nous retrouvons rapidement face à une porte blindée moderne, cette dernière imposant à Travis de fournir une empreinte digitale ainsi qu’un mot de passe.

La porte s’ouvre sur un immense hangar avoisinant la taille de celui de mon jet privé, je suis sidéré. Qui imaginerait pareille structure se cachant derrière une banale porte blindée. Au fond du hangar quelques cibles de tir semblent avoir été installées à la va-vite. Une petite odeur sulfuré habite les lieux, sûrement celle de la poudre.

– Alors, surpris ? Me dit-il d’un ton satisfait.

– Waouh ! Incroyable ! Lui dis-je encore extasié, il faudra que tu me donnes le numéro de votre architecte.

– Bien sûr, je te donnerai sa carte. Dis-toi que les travaux ne sont pas encore tout à fait terminés. Les cibles fixes sont temporaires, elles seront bientôt remplacées par d’autres mobiles, et cerise sur le gâteau, elles s’articuleront toutes au travers d’un magnifique décor.

– Ah oui ? De quel style ? Dis-je, simulant un intérêt pour la chose.

Les traits du visage de Travis se muent sous la forme de la préoccupation.

– Père et moi n’avons pas encore tranché. Personnellement je verrais bien quelque chose du genre post-apocalyptique avec des zombies. Quant à lui, plutôt un décor de Far West : saloon, bandits, filles de joie, tu vois le genre.

– Oui je vois bien le genre, ma foi je préfère le post-apo, lui dis-je, bien que trouvant les deux idées tout aussi ringardes l’une que l’autre.

– Ah tu vois je le savais, il faut absolument que je te le présente, ça m’aidera peut-être à le convaincre ! Me répond-il avec enthousiasme.

– Ce serait avec plaisir !

– Bon, trêve de bavardage, regarde donc plutôt ça, dit Travis avant de sortir une télécommande de sa poche.

En tendant l’objet devant lui, il appuie sur un des boutons, ce qui déclenche l’ouverture d’un immense volet métallique longeant la paroi nord du Hangar. Dévoilant ainsi devant mes yeux ébahis, une monumentale collection d’armes à feu.

Sans perdre de temps, Travis entame une présentation des différents modèles de sa collection. Il y en a pour tous les genres, toutes les époques et toutes les nationalités. Partant du célèbre mousquet long à mèche du 17e, utilisé par les mousquetaires, en passant par la mitrailleuse Browning 1919, employée par l’infanterie américaine lors de la seconde guerre mondiale. La collection continue, s’étalant sur d’innombrables modèles de fusils d’assaut dont la célèbre Kalachnikov, simple et fiable. Le tout se terminant avec le McMillan TAC-338, sniper moderne et sophistiqué bien connu depuis la guerre d’Irak.

Les yeux de Travis brillent de fierté lors de ses explications.

– Ce hangar contient assez d’arme pour monter un coup d’état dans un petit pays africain, se vante-t-il.

Il ne doit pas être loin de la vérité sans exagérer, la majorité de cette collection n’est pas légale, d’ailleurs certaines de ces armes n’auraient véritablement leur place que dans un musée.

– Comment avez-vous fait toi et ton père pour réunir un tel arsenal ? C’est si facile que ça de se procurer des armes en France ? Lui dis-je.

– Certaines armes anciennes sont légales en tant que pièce de collection, d’autres sont plus ou moins faciles à acquérir sur le marché noir, mais pour ce qui est des armes automatiques lourdes ou des snipers militaires, c’est une autre affaire.

– Et donc ? Dis-je, insistant.

– Garde ça pour toi, mais tu vois, mon père connaît un type qui connaît un autre type…

– C’est drôle j’ai déjà entendu ça quelque part.

– Figure-toi que ce n’est pas tout, officiellement ce hangar souterrain n’existe pas, il n’est déclaré nulle part, ajoute Travis.

– Mais comment ? Lui dis-je interloqué.

– Mon père…

– Connaît un type qui connaît un autre type… merci je connais la rengaine, dis-je un quelque peu agacé.

– Ne te vexe pas, si mon père apprend à te connaître, je suis sûr qu’il acceptera de t’en parler. En attendant prends ça, me dit-il en me lançant un pistolet.

Pris de court je manque de le faire tomber sur mes pieds.

– La vache c’est lourd ! Ça doit bien faire deux kilos, dis-je, soupesant l’engin de mort.

– Deux kilos et deux cent trente grammes pour cette version quarante-quatre magnums, un peu plus quand il est chargé. Tu vas tirer avec sur une cible à vingt mètres pour commencer.

Travis récupère l’arme le temps de la charger. Malgré le tempérament d’enfant gâté impulsif qu’il dégage habituellement, celui-ci s’applique en respectant strictement un protocole de sécurité qu’il m’explique en détail.

– Tu as déjà tiré avec une arme à feu ? Demande-t-il.

– Pas que je me souvienne.

– Ce n’est pourtant pas le genre de choses qu’on oublie.

– C’est compliqué… considère que je ne l’ai jamais fait.

– Très bien, c’est simple, aligne le cran de mire avec le guidon, coupe ta respiration et presse la gâchette en te préparant au recul de l’arme.

– Très bien, dis-je avant de me lancer.

Au premier coup de feu je suis surpris par le puissant recul de l’arme, mais je m’y habitue rapidement. Au fil des balles, je ne saurais dire pourquoi, je me mets à penser à l’informaticien. D’après les informations révélées par la police, ce dernier se serait défendu avant de succomber à ses blessures, il aurait même réussi à abattre les deux hommes envoyés pour le tuer. Qu’a-t-il ressenti en pressant la gâchette pour prendre des vies. Dans une situation similaire, serais-je prêt à faire de même ? Aurais-je le cran de me battre jusqu’au bout comme il l’a fait, ou me serais-je terré dans un trou en attendant la mort ? L’opulence et la facilité m’auraient-elles privé de mon instinct de survie ?

Le chargeur finit par se vider, ce qui me fait sortir de mes songes. Travis me demande de remettre le cran de sécurité et de reposer l’arme tandis qu’il va chercher la cible.

– Trois de tes balles ont touché la cible ! Me crie-t-il de loin.

– Pas terrible en somme, dis-je.

– Tu plaisantes ? Tu n’es peut-être pas un as de la gâchette, mais pour un débutant ce n’est pas si mal. Crois-moi, ça mérite même un petit verre.

– Si je le mérite, alors ce n’est pas de refus mon cher Travis.

Nous passons le reste de l’après-midi à tester différentes armes, fusils d’assauts, fusils à pompe, mitraillette en alternant bien sûr avec l’alcool. Les verres se vident au rythme des chargeurs et les choses deviennent floues, jusqu’au black-out total. Je finis par me réveiller devant la porte de ma villa, étendu sur le gazon sous les jets d’arrosage automatique, la tête dans mon propre vomi. Impossible de me remémorer les évènements qui m’ont mené là, et ce mal de crâne horrible qui me fait rendre de la bile ! Temporairement soulagé de ce fardeau, je me traîne jusqu’à la cuisine pour y boire plusieurs verres d’eau. Une technique relativement efficace pour faire passer le tournis.

Préférant éviter de m’allonger de peur de réveiller le malaise, je décide de regarder la télé. Je tombe par hasard sur la rediffusion d’une émission consacrée au massacre du 29. Des psychologues tentent d’établir le profil psychologique de L’informaticien. Bien que ce soit ses actions qui ont incontestablement déclenché le tragique événement, l’homme n’a tué aucun innocent, et pourtant la plupart des invités le dépeignent comme un sociopathe de la pire espèce, ou au mieux de maître chanteur des plus vénales. Toutefois un des intervenants se montre plus cléments à son égare. À plusieurs reprises, les termes héros ou robin des bois moderne reviennent au fil de la discussion. Néanmoins pas une de ces idées ne me satisfait. À vrai dire je préfère la vision d’Alain, celle de l’homme ordinaire, je la trouve plus tragique, plus romanesque.

C’est maintenant au tour de son ancienne voisine de parler, une sexagénaire retraitée. Elle, le décrit comme un jeune homme ordinaire, plutôt solitaire, intelligent et toujours prêt à rendre service, lui descendant même les poubelles et lui faisant parfois les courses.

– Voilà qui colle plus à ce que j’attendais, me dis-je.

L’émission s’éternise et je finis par tomber de sommeil au milieu des débats et discussions.

À mon réveil, ma montre affiche midi passé et une phrase tourne encore dans ma tête : “un jeune homme ordinaire”. Comme si mon cerveau avait ressassé cette phrase toute la nuit, la retournant dans tous les sens possibles.

– Un homme ordinaire pourrait-il vraiment accomplir toutes ces choses ? Peu importe qu’elles soient bonnes ou mauvaises, en serait-il capable ? Me dis-je à haute voix.

Fermement décidé à comprendre, je cherche mon ordinateur portable. Après plusieurs minutes à remuer le bazar omniprésent se trouvant sur le sol de ma chambre, je le retrouve sous une pile de vêtements sales près du lit. Il faut vraiment que j’autorise Rose, la femme de ménage, à pénétrer dans ma chambre. Je m’assieds sur le bord de mon lit, et démarre l’engin sur mes genoux, puis entame sans perdre de temps les recherches. Je veux en savoir plus sur cet homme, c’est frustrant, les informations officielles sont livrées au compte gouttes, et les quelques forums de discussion sur le sujet dérivent rapidement sur de grotesques théories du complot. Rien de neuf par rapport à ce que je sais déjà.

Il est clair que si je souhaite en savoir davantage il faudra plus de moyens qu’un moteur de recherche. Peut-être pourrais-je engager un détective privé, voir plusieurs. Non l’idée me rebute, je préfère m’en occuper moi-même, ça me semble plus amusant. De plus je crois que cela devient personnel. Alain avait raison, au fond je me sens lié à cet homme. Le comprendre me permettra peut-être d’identifier l’origine de mon mal être et de le soigner. Dans le pire des cas je n’ai rien de mieux à faire, tout ce qui compte à l’instant, c’est d’assouvir cette curiosité qui m’anime.

Toutefois je n’ai absolument aucune piste, un bon début pourrait être d’interroger ses proches, mais ses parents ont été tués le même jour que lui, quant à ses collègues, soit ils ont subi le même sort, soit ils ont bénéficié du programme de protection.

– Oui, je sais ! La voisine, dis-je à nouveau à haute voix. Certainement une des rares personnes encore vivante à avoir côtoyé L’informaticien. Je dois commencer par là !


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3 commentaires

  1. ace de la gâchette : as de la gâchette
    héro ou robin des bois : héros ou Robin des Bois
    Je n’arrive pas à comprendre pourquoi Travis est très pointilleux avec la sécurité et malgré cela, il fait boire son ami. Je dois t’avouer que ce Travis ne m’inspire pas confiance.
    Que va trouver notre nouveau personnage sur l’informaticien ? Est-il vraiment mort ?

    Aimé par 1 personne

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