[amm] XV – Réveil difficile

<Illustration à venir>


À ma mort

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Ma Rolex affiche quatorze heures passées, je m’extrais péniblement de mon lit et me prends aussitôt les pieds dans la couverture. Le visage contre la moquette de ma chambre, je me relève en jurant et titube jusqu’à l’escalier menant au rez-de-chaussée, encore étourdi par la folle soirée de la veille.

– Bonjour, comment se porte Monsieur de si tôt matin ?

L’homme à la cinquantaine me piquant de son sarcasme habituel, c’est Alain, mon majordome. Comme tout représentant de sa profession qui se respecte, ce dernier s’adresse à moi avec le cachet d’un fidèle serviteur. Toutefois, à l’opposé de ce que l’on pourrait penser d’un homme de sa vocation, il n’est pas soumis, bien au contraire. J’ai beau essayer jour après jour de le faire sortir de ses gonds, rien n’y fait. Alain n’est pas du genre à laisser transparaître facilement ses émotions et de manière générale il fait preuve d’un flegme à toute épreuve. Je dois bien l’admettre, il est rare que nos joutes verbales se terminent en ma faveur, tant cet homme manipule les mots avec brio. Tel un épéiste, il pare d’un humour sobre et pique d’une répartie à la précision dantesque. Pour ce qui est du physique et de l’apparence, c’est un cliché ambulant : Mince et athlétique, bien coiffé, smoking noir sans le moindre pli, chemise blanche et gants de la même couleur. Toujours impeccable, c’est simple, s’il était muet et immobile je m’en servirais comme mobilier de décoration.

Malgré nos différences et bien que nous n’ayons aucun lien de parenté, Alain est ma seule famille. Parfois il m’arrive de comparer notre binôme à certains héros de fiction bien connus. J’aurais alors dans ma grande villa une salle secrète dans laquelle à la tombée de la nuit, je revêtirais la cape et le masque d’un justicier pour aller sauver dans l’anonymat la veuve et l’orphelin.

La réalité est tout autre, je ne suis pas un héros et l’orphelin c’est moi. Je suis un de ces milliardaires beaux gosses et addicts à toutes bonnes choses que l’argent puisse offrir. Je multiplie les conquêtes d’un soir sans jamais ne rien construire, car j’ai peur, peur de perdre encore. Du moins c’est ce que me dit mon psy, en même temps il n’a pas été chercher l’idée bien loin le bougre.

Il y a six ans de cela, j’ai perdu mes parents et ma jeune sœur dans un accident de la route. Nous venions de réveillonner en famille à New York et après avoir passé huit longues heures à bord de notre jet privé, nous retournions au domaine familial. Mon père était au volant quant au détour d’un virage, la grande faucheuse a pris la vie de ma famille, ainsi que celle du jeune écervelé qui n’a su maîtriser sa voiture de sport. Moi, j’ai survécu, mais cinq années se sont écoulées avant que je n’ouvre à nouveau les yeux, et tout ce que je sais de cet accident et même de ma vie passée, c’est Alain qui me l’a raconté. Mes souvenirs d’avant ne sont qu’une bouillie informe de bruits et de couleurs, il m’est impossible d’en tirer la moindre information, pas même le son d’une voix ou les traits d’un visage. Je ne saurais même pas dire si le jeune adulte que j’étais alors et l’homme que je suis à présent sont bel et bien la même personne, Alain est le seul être reliant ces deux vies séparées par un blanc de cinq années.

Mes tout premiers souvenirs sont les visages des infirmières présentes à mon réveil. Puis les récits d’Alain sur ma vie passée, sur ma famille pour laquelle je n’éprouvais alors aucun sentiment, aucune empathie. Après tout, sans leur mémoire qui m’avait été volée, ils n’étaient que des photos, des étrangers. Mais au fil des longs mois de rééducation qui ont suivi à la clinique, à force d’écouter les histoires d’Alain, j’ai fini par les aimer, les regretter. Ses histoires m’ont apporté le réconfort nécessaire pour lutter chaque jour sans relâche, afin de réhabiliter ce corps dont les muscles avaient été affaiblis par toutes ces années de rien.

Finalement quand j’ai enfin pu sortir de la clinique, je suis retourné au domaine familial. Je l’ai parcouru comme on visiterait un musée, rien dans cette immense demeure ne m’évoquait quoi que ce soit, pas même ma propre chambre. Ce fut une grande déception car pas le moindre souvenir ne m’est revenu. J’ai donc décidé d’acquérir une villa sur la côte d’Azur et de m’y installer, je voulais y produire mes propres souvenirs, commencer une nouvelle vie que j’allais croquer à pleines dents. Comme pour rattraper le temps perdu, j’ai abusé, abusé de tout, hôtels de luxe, croisières, voyages aux quatre coins du monde, boites de nuits les plus sélects, casinos, drogues, femmes. Cela a comblé le vide en moi durant un temps, mais depuis quelques mois je sens que cela ne suffit plus, je suis las de cette opulence qui fait rêver tant d’êtres sur terre, las de ces relations superficielles que je tisse. J’ai l’impression de mourir de l’intérieur, chaque jour qui passe délave un peu plus ma vie de ses couleurs.

En dehors de l’amusement, je ne trouve aucun sens à mon existence, et au fond n’est-ce pas le plus important ?

Baillant allègrement, je réponds à mon majordome.

– Bonjour Alain, j’ai un mal de crâne de tous les diables, mais au vu de ce que je me suis encore enfilé hier soir, ça pourrait être pire !

– Si je puis me permettre Monsieur, je ne vois pas de quoi vous parlez, pourriez-vous préciser ?

– Allons… ne faites pas l’idiot Alain, bien cachée derrière vos bonnes manières, je suis persuadé que vous avez vécu une jeunesse des plus tumultueuses.

– Ma mémoire défaillante ne saurait déterrer d’aussi vieux souvenirs Monsieur, mais à défaut de vous dévoiler mon passé, je peux vous garantir que ma présence à vos côtés ne me permet ni l’ennui, ni la monotonie.

– Merci pour ce magnifique compliment Alain, pourriez-vous désormais me rendre un petit service.

– Je suis ici pour cela monsieur.

– Très bien, j’aurais besoin d’un bon remède, pourriez-vous m’apporter une bière bien fraîche et demander à Mario de venir me préparer une bonne pizza quatre fromages.

Ah… Mario, le meilleur pizzaiolo du coin, c’est d’ailleurs pour cela que je l’ai embauché au grand dam d’Alain, qui m’avait recommandé un cuisinier renommé et nutritionniste de surcroît. Mais dans la balance les pizzas de Mario ne m’avaient pas fait longtemps hésiter, elles sont une des rares choses qui illuminent encore ma vie, c’est dire si elle me déprime.

– Très bien monsieur, réponds Alain avant de s’éclipser en direction de la cuisine.

Pour ma part, je me rends au salon et m’étale de tout mon corps sur le cuir grinçant du canapé. La pièce est illuminée par les rayons de soleil pénétrant la grande baie vitrée donnant vue sur la plage. La côte d’Azur est magnifique, mais à l’instant présent, elle ne fait qu’amplifier mon mal de crâne.

– Katsumi luminosité à vingt pour cent.

– Oui maître. Répond sensuellement une voix féminine au timbre légèrement synthétique, aussitôt la baie vitrée se teinte, faisant ainsi baisser drastiquement l’éclairage du salon.

Katsumi est l’IA gérant la domotique de ma villa, c’est moi qui lui ai donné ce petit nom, c’est une des touches personnelles que j’ai exigées du constructeur.

– Katsumi, les infos de ce midi sur la chaîne habituelle.

– Très bien maître.

Le mur me faisant face se transforme en téléviseur géant affichant le journal de midi en différé. À l’image, Un saisonnier se plaint du mauvais temps dans le nord, tandis qu’un agriculteur se désole d’une sécheresse dans le sud. Les nouvelles s’enchaînent rapidement, la moindre information est dramatisée ou exagérée. Comme d’habitude les faits importants sont brièvement abordés tandis que les sujets plus futiles mais aussi plus populaires traînent en longueur.

Puis, c’est au tour du massacre du 29 février comme l’ont surnommé les médias. Cela fera deux ans demain, enfin si on prend en compte les années non bissextiles. Ça fait un bout de temps qu’on n’en avait entendu parlé aux infos, mais le procès des anciens membres des Hoodsters vient de commencer. On voit plusieurs hommes sortir du tribunal vestes sur la tête au milieu d’une foule de journalistes.

Alain arrive avec un grand plateau sur lequel se trouve un verre de jus d’orange, accompagné d’un assortiment de fruits, de fromages et de charcuterie.

– Alain, plus que pour votre mémoire, je crains pour votre ouïe, vous devriez consulter de toute urgence, je vous avais demandé une bière bien fraîche et une pizza quatre fromages, or je ne vois sur ce plateau que des amuses-bouches, de plus vous savez bien que j’exècre les jus de fruit, à moins bien sûr qu’on y introduise une dose non négligeable d’alcool.

– Que monsieur ne s’y trompe pas, il ne s’agit pas là d’un jus de fruit, mais d’une mixture à base de carotte et de betterave, excellent remède contre le mal de tête.

Mon ventre se met à gargouiller.

– Vous entendez Alain ? C’est le cri d’agonie de mon estomac à la simple vu du régime que vous tentez de lui infliger.

– Monsieur désire-t-il que je rapporte tout cela en cuisine ? Toutefois je tiens à prévenir monsieur que son “Cuisinier” est en congé jusqu’à demain.

– Ah oui j’avais complètement oublié, nous sommes déjà dimanche. Bon, très bien Alain, ne vous donnez pas cette peine, quelques amuses-bouche ne me feront pas de mal.

En y regardant de plus près, ce plateau m’a l’air plutôt appétissant.

– Tenez, je me suis permis de déposer un comprimé de paracétamol à côté du verre, j’ai entendu dire que c’est efficace contre les céphalées, bien plus que la bière à ce qu’il paraît.

– Peut-être Alain, mais leur goût est infect.

Alain tourne la tête vers la projection des nouvelles, on y voit le visage d’une des victimes du 29 et pas n’importe laquelle, il s’agit du responsable indirect du massacre : L’informaticien, l’homme qui en jouant avec le feu a créé son propre brasier funéraire, y entraînant malgré lui de nombreuses âmes. C’est étrange, à chaque fois que je vois son visage aux infos quelque chose m’interpelle. Est-ce la banalité de ce dernier ? Celui du commun des mortels, c’est peut-être pour cela que je le trouve familier, il ressemble à n’importe qui.

– Une fourmi s’en prenant à un essaim de guêpes, qu’attendait-il si ce n’était la mort ? Dis-je nonchalamment.

– Plus que la mort, peut-être cherchait-il un sens à son existence. Dépourvu de trajectoire l’homme peut faire preuve d’une grande irrationalité, réponds Alain en me regardant du coin de l’œil.

– Hmm… ce qui n’a de toute évidence aucune comparaison possible avec la vie de dépravé que je mène, merci Alain.

– Monsieur désire-t-il autre chose ?

– Je me suis suffisamment nourri de votre agréable compagnie, ce sera tout merci.

Alain s’apprête à quitter la pièce puis s’interrompt pour se retourner vers moi.

– J’oubliais monsieur, je me suis permis d’offrir le déjeuner aux charmantes dames qui vous ont tenu compagnie hier soir.

– Vous avez bien fait.

– Ce n’est pas tout, votre ami Travis a appelé, il m’a demandé de vous rappeler de venir chez lui à 15h30.

– Travis ? Ah oui ! J’avais totalement oublié, j’ai tout juste le temps de prendre une douche.

– Je vous place la Porsche devant l’entrée principale, cela vous fera gagner du temps.

– Plutôt la Lamborghini, merci.

– Très bien monsieur, prenez quand même le temps de manger.

Alain quitte la pièce pour de bon et moi je me lève en prenant le plateau sous le coude, m’empiffrant autant que possible, le long des couloirs menant à la salle de bain. En moins de deux minutes je suis sous la douche.

– Kastumi, programme réveil s’il te plaît.

– À vos ordres, maître.

Des jets d’eau s’articulent tout autour de moi me massant le corps de leur eau chaude. Le mal de crâne commence à s’atténuer, quand une forte projection d’eau froide vient m’asperger le dos. Le réveil est brutal, mais pas le choix, il faut au moins ça pour me remettre d’aplomb. Un air puissant et tiède vient ensuite me sécher le corps, vivifié par les soins de Katsumi je sors de ma douche, et part enfiler un de mes plus beaux costumes, en dix minutes à peine je me retrouve au volant de ma décapotable, cheveux au vent.

Travis, un gars que j’ai rencontré deux semaines plus tôt lors d’une soirée de débauche, m’a proposé d’essayer son tout nouveau stand de tir. Je n’ai encore jamais manipulé d’armes à feu et l’occasion est trop belle pour être ignorée. De plus, d’après ce qu’il a sous-entendu sa collection comporte quelques pièces pas tout à fait légales. Impossible que je rate une activité qui pourrait venir pimenter quelque peu la journée.


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