[amm] XIII – La fille aux mille questions

<Illustration à venir>


À ma mort

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Deux jours se sont écoulés depuis notre rencontre à l’hôpital, il doit être rentré chez lui à présent. Malgré ce qu’il m’a dit je meurs d’envie de le voir, je crois même que je pourrais aller jusqu’à le séquestrer pour lui tirer les vers du nez ! Même comme cela je ne suis pas convaincue de pouvoir obtenir les réponses à mes questions, c’est une sacrée tête de mule ! Enfin, c’est comme ça, je vais devoir patienter, et peut-être qu’avec le temps sa langue se déliera.

Bon, au boulot ! J’ai ce satané document à remettre à Louis pour vendredi. Cinq jours pour écrire le manuel utilisateur d’un produit dont je ne sais encore rien, ce n’est pas gagné.

Je m’apprête à taper l’introduction de mon document, quand, j’entends la sonnerie de la porte d’entrée. Quelques instants après, un homme de couleur noir entre brutalement dans l’open space, ce dernier est habillé d’une veste en cuir noir recouvrant un sweat-shirt et d’un jean bleu. Toutes sortes d’accessoires : chaîne en or, montre extravagante et piercings lui donne l’apparence d’un malfrat. Mais étrangement quand il se met à parler, c’est le langage d’un jeune-homme bien éduqué qui sort de sa bouche.

— Écoutez-moi tous, soyez bien attentif à ce que je vais dire, dit-il essoufflé.

Tous les collègues présents se tournent vers l’homme, Louis sort même de son bureau pour rejoindre l’open space.

— Écoutez bien, reprend-il, vous devez quitter les lieux le plus vite possible.

À l’écoute de ces paroles, Louis s’interpose immédiatement.

— Mais que racontez-vous donc et qui vous a permis de rentrer dans ces locaux. Sortez d’ici immédiatement ou j’appelle la police.

L’intrus se passe la main nerveusement sur le visage.

— Monsieur, je suis de la police, je vous en conjure, dites à vos employés de quitter les lieux au plus vite. Des hommes armés vont arriver ici d’une minute à l’autre, je risque ma vie à venir vous le dire.

— Bien, vous dites faire partie de la police, mais en avez-vous la preuve ? Rétorque Louis.

— Non pas sur moi, je suis en…

Louis secoue la tête en signe de désapprobation.

— Cela suffit, vous avez gagné, j’appelle la police, lance-t-il sur un ton des plus autoritaires.

— Ne vous donnez pas cette peine, je m’en vais, mais je vous le répète une dernière fois à tous. Si vous tenez un tant soit peu à vos vies, partez d’ici, maintenant ! Dit-il en passant du regard les employés présents, avant de rebrousser chemin.

Pendant ce temps, Louis termine son appel et moi je réfléchis, cette situation n’est pas normale, mais, personne ne bouge. Que dois-je faire, il y a toutes les chances que ce soit une mauvaise farce et pourtant… Suis-je prête à confier ma vie à la décision de Louis ? Non certainement pas ! S’il y a la moindre chance que ce soit vrai, je dois suivre mon instinct et celui-ci me dit de prendre mes jambes à mon cou. J’ai déjà assez perdu de temps comme ça, je me lève de mon bureau et part en direction de la sortie.

— Marie que faites-vous ? Me demande Louis.

Je me retourne brièvement et lui réponds par un laconique :

— Je sors.

Celui-ci reste bouche-bée ainsi que les collègues autour de moi, mais ma décision est prise, je suis seule maîtresse de mon destin et je ne veux plus vivre dans le regret. Plutôt passer pour ridicule ou idiote. Le ton de ma voix est si tranchant que Louis ne cherche pas à me retenir.

En arrivant devant la porte de l’ascenseur je vois que celui-ci est occupé, il monte. Si c’était eux ? Fais-je donc preuve d’intuition ou de paranoïa ? Les deux sont peut-être intrinsèquement liés.

Je décide à nouveau d’écouter mon instinct et m’engage dans la cage d’escalier. Je commence à descendre les nombreux étages, quand soudainement, j’entends des cris venant d’en haut, des cris de terreur, puis plusieurs bruits étranges viennent s’y mêler, comme si l’on secouait succinctement et violemment un sac de riz. Je m’arrête comme un animal apeuré, puis au bout de quelques dizaines de secondes, c’est le calme total, ou plutôt devrais-je dire, un silence de mort. Je reste figée un moment, que s’est-il passé. Je dois… je dois sortir de là au plus vite ! Louis a appelé la police, elle devrait être là d’ici quelques minutes.

Avant de continuer à descendre, je décide de me séparer de mes précieux escarpins qui me freinent, et dont le bruit résonne dans la cage d’escalier, risquant de révéler ma présence dans ce soudain silence. La panique monte progressivement en moi et je la laisse s’exprimer en dévalant les escaliers comme une folle.

En m’approchant peu à peu du rez-de-chaussée, j’entends à nouveau ces bruits étranges, ils sont accompagnés de coups de feu et proviennent de la rue. Je m’arrête à nouveau pour regarder au travers d’une des fenêtres de la cage d’escalier. Ce que je vois en bas me glace le sang.

Au milieu de la rue, deux hommes accoutrés de costumes de bonne facture tiennent chacun ce qui semble être une arme automatique, ces dernières sont équipées d’une bandoulière et d’un silencieux d’où sort le son distinctif de sac de riz, très loin de ce qu’on peut entendre au cinéma. Les deux hommes canardent allègrement un véhicule de police arrêté en travers de la route. Un policier se trouve devant une des portières ouvertes du véhicule, dans une mare de son propre sang. De l’autre côté du véhicule, un policier se barricade comme il peut, essuyant rafale après rafale.

Je suis subjuguée par la scène, cette vision est-elle réelle ? Est-ce un cauchemar ? Ce genre de choses n’arrive pas dans la vie d’une personne ordinaire, alors, pourquoi cela m’arriverait-il à moi ? Une caméra cachée ? Suis-je filmée. Pourtant tout semble si vrai. Qui sont ces hommes et quel est leur objectif, des terroristes ? Pourquoi s’en prendre à nous ? Des questions, toujours de nouvelles questions…

Tout à coup, des bruits de pas venant du haut de la cage d’escalier me font sursauter. C’est un rappel à l’ordre, les réponses viendront plus tard, la priorité est de fuir, survivre. Mes escarpins sont quelques étages plus hauts, et si les individus que j’entends sont hostiles, ils chercheront sans aucun doute leur propriétaire.

Prise entre deux lances, je réagis comme une personne sautant d’un immeuble en flamme, je choisis de fuir le péril immédiat, c’est-à-dire mes poursuivants. Je continue ainsi ma course effrénée vers le rez-de-chaussée. Au fur et à mesure que je descends le vacarme s’intensifie, me rappelant à chaque nouvelle marche franchie, l’enfer m’attendant en bas.

Arrivant enfin au rez-de-chaussée, je me prépare avec angoisse à sortir, telle une condamnée à mort à franchir la dernière porte de sa vie. De l’autre côté un combat fait rage, mais j’entends mes poursuivants approcher, je la pousse. La lumière m’éblouit un bref instant, ne me révélant que progressivement la situation. Je me trouve derrière les assaillants, l’un d’eux se trouve au sol, très certainement abattu par le brave policier essuyant les tirs. Tout autour, hormis deux passants au loin se cachant comme ils le peuvent, c’est le désert humain. On voit ici et là quelques affaires lâchées dans la précipitation de la fuite. En face je vois le policier relever la tête et tenter de tirer à nouveau sur son adversaire, mais les balles ne sortent pas, il est à court de munitions.

L’homme en costume avance alors calmement vers la voiture de police criblée de balles, la contourne comme si de rien n’était et lève son arme.

J’entends alors le policier supplier.

— Non, non… non !

Le bruit de sac de riz, vient mettre fin à ses supplices.

La terreur m’envahit, comment peut-on tuer ainsi de sang-froid. Je dois m’éloigner aussi vite que possible de ce monstre, dès qu’il m’aura vu c’en sera fini de moi, mais pour cela, je dois combattre le sang glacé parcourant mes membres pour les faire se mouvoir, chaque pas est un supplice.

J’avance le plus discrètement possible, je suis presque en dehors de son champ de vision, mais derrière moi, deux hommes armés sortent à leur tour de l’immeuble. J’ai tout juste le temps de me cacher derrière un pick-up noir garé sur le bord de la route. Je m’accroupis aussitôt, non pas pour mieux me dissimuler, mais parce que mes jambes tremblent.

J’entends un des hommes s’adresser à celui qui vient d’abattre le policier.

— Que s’est-il passé ici, pourquoi la police est déjà là ?

L’autre répond, tout en s’essuyant le visage tâché de projections de sang à l’aide d’un mouchoir qu’il sort de sa poche.

— Quelqu’un les a prévenus je ne vois que ça.

— Une taupe ?

— Oui, probablement parmi les Hoodsters.

— OK, ça ne va pas plaire au capitaine, et sinon, tu n’as vu personne sortir du bâtiment ?

— Non, j’étais trop occupé avec ces deux-là, dit-il en regardant en direction des cadavres des deux policiers.

— Bon, on ne peut pas laisser le corps de Daniel ici, aide-moi à le porter jusqu’au fourgon, et toi Anton démarre le moteur, les renforts vont arriver, on doit déguerpir au plus vite.

Mon dieu il a fallu que je me cache derrière leur véhicule, je n’ai plus d’autre option que de courir le plus vite possible en espérant qu’ils décident de m’ignorer faute de temps, c’est ma seule chance. Sauf que… mes jambes n’obéissent plus, c’est comme si je n’avais plus aucune force, toute ma volonté réunie n’y fait rien. Pas maintenant, vous m’avez porté toute ma vie pourquoi faillir dans un moment si critique. Ils approchent, ils arrivent, non !

Un des terroristes ne tarde pas à me voir.

— C’est qui celle-là ? Dit-il.

— Ça doit être la fille qui a laissé ses chaussures dans les escaliers, c’est une des cibles. Descends-la, lance sèchement le donneur d’ordres.

Alors que deux des terroristes chargent le corps dans le fourgon, le troisième s’approche de moi calmement, une arme de poing qu’il pointe sur moi. Paralysée par la peur, tout ce que je peux faire est de cacher mon visage de mes deux mains, c’est idiot je le sais, mais je ne peux m’en empêcher, tout comme l’urine qui coule entre mes jambes. Je vais donc mourir maintenant. Je ferme les yeux.

— Rien de personnel madame, me dit-il.

Un coup de feu retentit, un corps s’écroule.

J’ouvre les paupières m’apprêtant à voir un autre monde, à quelques mètres derrière moi, l’homme qui nous avait alerté un plus tôt vient de faire feu sur mon bourreau, le touchant en pleine tête.

Les deux hommes qui chargeaient le corps de leur camarade dans le fourgon réagissent aussitôt, saisissant leurs armes. Mon protecteur tire dans leur direction, abattant un des deux terroristes restant d’une balle dans la gorge, mais l’autre riposte d’une rafale. Une des balles vient se loger dans la jambe droite de mon bienfaiteur, l’obligeant à tomber à genoux puis à plat ventre, lui faisant perdre son pistolet dans l’opération.

Au loin, les sirènes de police se font entendre.

Le terroriste s’apprête à tirer une seconde salve pour achever sa victime, mais il est aussitôt interrompu, un nouveau coup de feu vient de retentir, le touchant au ventre. Le regard incrédule, il pose sa main sur la tache rouge s’étalant rapidement sur sa chemise blanche. Il observe sa main immaculée de sang puis me regarde, un ultime coup de feu vient le toucher cette fois-ci à la poitrine, il s’effondre.

Que vient-il de se passer ? Qui a tiré, je me vois à la troisième personne, un pistolet à la main. C’est moi ? C’est moi qui aie tiré ? Pourtant, je n’ai jamais tenu une arme de ma vie. J’ai pris l’arme qu’on avait pointée sur moi quelques secondes auparavant et pressée la gâchette sans réfléchir. Mais gestes furent plus rapides que ma pensée, ce fut si simple, d’ôter une vie.

À quelques mètres devant moi, mon bienfaiteur m’interpelle :

— Posez l’arme, me lance-t-il en rampant dans ma direction, laissant une traînée de sang sur son passage.

— Quoi ? Lui réponds-je déboussolée.

— La police… ils pourraient croire que vous êtes l’une des leurs.

J’obéis sans comprendre.

— Vous m’avez sauvé la vie, lui dis-je.

— Et vous, la mienne. Comment vous appelez-vous ?

— Marie Blanche.

— Enchanté Marie, je me nomme Édouard Kane. Dit-il en terminant de me rejoindre.

Une fois à mes côtés, il se retourne péniblement sur le dos et s’adresse de nouveau à moi avec peu d’énergie.

— Ne vous inquiétez pas, les secours arrivent.

— Oui.

— Je suis désolé de vous demander ça, mais… pourriez-vous appuyer sur ma blessure en attendant, je sens que je vais perdre connaissance et je risque de me vider de mon sang.

— Bien sûr, dis-je en apposant avec hésitation mes mains sur sa cuisse ensanglantée, alors… vous êtes vraiment policier ?

— Appuyez plus fort s’il vous plaît. Oui, je n’ai pas menti tout à l’heure, je suis bien policier, mais un policier un peu spécial. Je suis sous couverture, mais je crois qu’elle est fichue désormais. Dit-il en fermant doucement les yeux.

Je reste là, à appuyer sur la plaie aussi fort que possible, l’esprit vide, déconnecté de la réalité, perdant le fil du temps. Je ne ressens plus rien, je veux dire plus aucun sentiment. Je suis là physiquement, mais pas plus.

Tout autour, les sirènes et gyrophares se multiplient, un secouriste s’accroupit devant moi, il m’observe et me parle, et moi je suis comme une statue de marbre. Seule la chaleur et la viscosité du sang me couvrant les mains me maintiennent à cette réalité cauchemardesque.

Pourquoi ?


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19 commentaires

  1. C’est pas mal, ce qui est déjà pas mal ! Si je peux permettre, un conseil qui rendrait ma lecture encore plus agréable : évitez les expressions genre (arme) « de poing », et autres tournures « techniques » qui sentent un peu le compte-rendu de France Info. Dans la situation, « arme » suffit et va plus vite. Élaguez, élaguez toujours. Relisez et ne gardez que l’essentiel. Et quand c’est fait, relisez, vous pourrez encore en enlever 🙂

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  2. A moins d’être dans une histoire d’extraterrestre, une personne de couleur est toujours noire.

    Les escarpins abandonnés m’ont aussi dérangée, mais je ne sais pas ce que je ferais si je me retrouvais dans une fusillade.

    Ce passage nous tient en haleine !

    Aimé par 1 personne

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