[amm] X – De l’ombre à la lumière

<Illustration à venir>


À ma mort

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Ce soir, j’ai rendez-vous avec un ponte de la SIAT dans un grand restaurant parisien. La SIAT, Service Interministériel d’Assistance Technique, est l’organisme chargé de la formation des agents infiltrés, ainsi que de la gestion des opérations qui leur sont attribuées.

C’est la première fois que j’entre en contact physiquement avec ma hiérarchie, enfin, depuis le début de la mission. Organiser ce genre de rencontre est bien sûr risqué, c’est pourquoi habituellement on l’évite, mais mon cas est particulier. Une mission d’infiltration excède rarement les quatre mois, et dans deux semaines, cela en fera déjà sept.

Nous devons nous retrouver dans un restaurant chic du 16e, pour l’occasion j’ai déposé mon déguisement de gangster, boucle d’oreille, piercings, troquant ma veste de cuir noire, pour un smoking de la même couleur. La table est réservée au nom de Michel Rivière, un serveur me conduit jusqu’à celle-ci.

Les cliquetis des fourchettes et des couteaux contre les assiettes, les chuchotements, tout ce raffinement tranche de mon quotidien. Le lieu n’est pas choisi au hasard, mon rancard veut me rappeler à quel monde j’appartiens, un bref passage de l’ombre à la lumière, croisant brièvement un réverbère le long d’une route obscure. J’accepte ce présent et savoure la douce harmonie baignant les lieux, me relaxant de trop courtes minutes car déjà, mon rendez-vous s’assied devant moi.

— Bonjour Monsieur Kane, cela faisait une éternité que nous ne nous étions pas rencontrés, me dit-il en m’offrant une poignée de main.

Kane n’est pas un nom de code, je me nomme Edouard Kane. Un vieux prénom français associé à un nom de famille sénégalais, difficile de faire plus cliché. Je suis né à Dakar, et là-bas le prénom Edouard n’est pas passé de mode. Je n’ai presque aucun souvenir de cette vie car j’ai quitté le pays avec ma mère peu après mes trois ans. Elle a voulu rejoindre mon père, un Français de passage avec lequel elle a vécu une courte idylle. Il lui avait promis de la faire venir en France après son départ, lui écrivant même régulièrement les premiers mois, puis au fil du temps les lettres s’espacèrent jusqu’à s’arrêter définitivement. Malgré cela, elle s’est battue, usant de tous les stratagèmes, exploitant les puissants rouages de la corruption administrative, dans l’unique but de rejoindre la patrie de la liberté, de l’égalité, et de la fraternité. Seulement une fois sur place, elle ne l’a jamais retrouvé, l’adresse indiquée au dos des lettres était fausse. Par chance ou malchance, ma mère avait un oncle qui vivait seul en France, celui-ci l’a hébergée quelques années, abusant d’elle régulièrement. Cela j’en ai malheureusement quelques souvenirs, et même si mon frère ne l’a jamais su, l’identité de son paternel n’a jamais fait le moindre doute pour moi. Toutefois, il devait bien se douter que nous n’étions pas issus du même père, au regard de mon teint de métisse, et de mes traits à mi-chemin entre l’Africain et le Caucasien. Bref, après être tombée enceinte, ma mère a quitté le foyer de mon oncle dès qu’elle l’a pu. Elle s’est battue pour nous, acceptant les travaux les plus ingrats, ceux dont personne d’autre ne voulait. Son parcours est jonché d’erreurs, mais je l’admire pour son courage, c’est certainement ce qui m’a motivé à me donner tant de mal jusqu’ici.

— Monsieur Kane ? relance Rivière, le bras tendu au-dessus de la table.

— Ah, bonjour monsieur ! Veuillez m’excuser, j’étais perdu dans mes pensées. lui réponds-je, en serrant la main offerte.

— Ce n’est rien, comment allez-vous ? me dit-il en joignant les deux mains sous le menton, à la manière d’un psychiatre de fortune.

La question d’apparence anodine cache une réalité lourde de sens dans le contexte actuel. La première inquiétude de la SIAT est qu’un agent perde ses repères, que sa fausse identité prenne le pas sur la vraie, et qu’il retourne sa veste pour de bon.

— Très bien monsieur, je monte les échelons rapidement au sein du gang, je suis plutôt doué pour ça, je pourrais bien y faire carrière.

Rivière lâche un petit rire laconique avant de reprendre de vive voix :

— Très bien, je vois que vous n’avez pas perdu votre sens de l’humour.

Le voilà rassuré, on va peut-être pouvoir passer à autre chose. Je prends alors mon air le plus sérieux et demande :

— Dites-moi monsieur, les spécimens que j’ai envoyés au labo, ont-ils donné des résultats ?

Le visage de mon supérieur se tend dans un rictus d’embarras. Mauvais présage.

— Il n’y avait aucune empreinte, notre homme devait porter des gants. Quant aux tissus humains et au sang, la recherche ADN n’a rien donné, il n’est pas connu des services de police, du moins, il n’est pas dans le fichier.

— Ah, je m’y attendais un peu, mais c’est tout de même une grosse déception. dis-je en me frottant le menton du creux de la main, tic qui se manifeste lorsque je suis contrarié.

Un serveur s’approche pour prendre commande. Rivière jette son dévolu sur le menu du chef, quant à moi, n’ayant pas pris le temps de lire la carte, et de toute façon n’étant pas familier avec le vocabulaire des grands restaurants, je décide de suivre Rivière. Pour cette fois-ci, ce sera la surprise. Une bouteille de Chablis est également commandée.

Rivière contemple la table un instant puis relève la tête lentement et me fixe droit dans les yeux.

— J’ai lu votre dernier rapport à de multiples reprises, et je dois dire que votre théorie sur « L’informaticien » comme vous le nommez, est plutôt séduisante. Cet homme, qui utilisant des méthodes peu orthodoxes, aurait donc mis à mal le gang des Hoodsters à lui seul !?

— En effet, c’est mon intime conviction. Au regard des observations que j’ai pu faire et des différents éléments à ma connaissance, il ne peut s’agir que d’un homme seul, j’en mettrais ma main à couper.

Mon interlocuteur hoche la tête. Je pense qu’il adhère à mes idées. Et il reprend :

— Vous dites également qu’il aurait infecté d’un cheval de Troie plusieurs téléphones et ordinateurs appartenant aux membres du Gang, peut-être même du Cartel de la corde.

— Monsieur, pour ce qui est du gang, c’est maintenant une certitude.

— Comment cela ? rétorque-t-il, happé de curiosité.

— Eh bien, récemment, j’ai acheté deux ordinateurs portables afin d’ouvrir la fameuse pièce jointe. L’objectif étant ici de vérifier la présence d’un quelconque virus, sans prendre le risque de divulguer des informations personnelles.

— Simple et astucieux, mais pourquoi prendre la peine d’en acheter deux ?

— J’y viens, Monsieur. Tout d’abord, sur le premier ordinateur, j’ai installé les systèmes de protection les plus réputés du marché parmi les antivirus, antispyware et pare-feu. Sans aucune surprise, ceux-ci m’ont immédiatement alerté de la présence d’un cheval de Troie quand j’ai tenté d’ouvrir la pièce jointe.

— Vous aviez donc raison, s’exclame Rivière.

— Oui, et cela a été confirmé depuis, par plusieurs membres du gang ayant eu le bon sens d’avoir un antivirus à jour sur leurs téléphones et ordinateurs.

— Le cheval de Troie était donc déjà bien connu.

— Assurément. De toute évidence, l’informaticien n’a pas utilisé un « Zero-day exploit », lui dis-je en esquissant un petit sourire narquois, sachant pertinemment que ce terme barbare n’a jamais atteint ses oreilles auparavant, et me gardant bien de lui dire que je n’en soupçonnais pas l’existence moi-même avant d’avoir effectué quelques recherches sur le sujet.

— Pourriez-vous arrêter de me tenir en haleine, et m’expliquer ce qu’est un « Zero-day exploit » ? me dit-il légèrement agacé.

— Désolé, Monsieur. C’est le terme employé pour définir une vulnérabilité informatique n’étant pas publiquement connue, et donc pour laquelle il n’existe pas encore de contre-mesure. C’est une véritable arme de destruction massive au sens informatique. La connaissance d’une telle faille peut potentiellement rapporter des millions d’euros à son détenteur, si ce dernier sait à qui la vendre.

— Merci pour cet éclaircissement. Mais ce deuxième ordinateur, quelle en est la raison ?

M’apprêtant à répondre, je suis interrompu par le serveur, immédiatement pardonné à la vue du présent qu’il porte. Une bouteille de Chablis, qu’il débouche devant nous, pour en déverser délicatement un fond dans le verre de rivière afin de lui faire goutter. Après l’approbation de ce dernier, nos verres sont abreuvés du vin délicieux.

La courte trêve passée, je reprends :

— C’est un appât, mon seul espoir d’obtenir l’identité de l’informaticien.

— C’est-à-dire, vous l’avez piégé ?

— Pas tout à fait, disons plutôt que ce sont les miettes de pain qui mènent au piège. Je m’explique, j’ai délibérément ouvert la pièce jointe depuis cet ordinateur sans aucune protection, afin d’être certain qu’il soit infecté. Mais avant cela, j’y ai créé un contenu factice, des fichiers référençant des stocks de drogue, des montants d’argent, et des containers. Bien sûr, les lieux de stockages y sont renseignés, ce sont d’ailleurs les seules informations véridiques du fichier. Les containers se situent dans une zone industrielle à Gennevilliers, au bord de la Seine, ils appartenaient à une société de transport maritime qui a fait faillite, voici les adresses, lui dis-je en lui tendant un bout de papier.

— Je vois. Vous me demandez de placer ces containers sous surveillance, me répond-il.

— Exactement, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7.

Il marque une courte pause de réflexion, puis me répond en hochant la tête :

— Cela ne devrait pas poser de problème, j’espère que le jeu en vaudra la chandelle. Vous savez que la durée de votre mission excède déjà de plusieurs mois le cadre habituel. Certaines pressions pour y mettre fin se font déjà ressentir.

— Vous voulez dire que…

— Oui, malheureusement, si nous n’obtenons pas rapidement des résultats, vous serez rappelé.

Typique de la hiérarchie, « ne vous mettez pas en danger, mais faites vite ! ». Non, pas maintenant que j’ai une piste valable, je me suis trop investi dans cette mission pour la voir avorter d’une telle manière.

— Monsieur, vous le savez, il n’y a pas tâche plus ardue que d’obtenir des informations sur le cartel. Leurs rencontres avec le gang sont rares, et toutes les précautions sont prises. Comme je vous l’ai dit plus tôt, je crois dur comme fer en ma théorie sur l’Informaticien. Cet homme détient probablement des informations critiques, c’est une chance qui ne se représentera peut-être jamais.

— Espérons le mon ami, car cela déterminera l’avenir de la mission.

Notre serveur vient de déposer un plateau d’huîtres farcies entre nos deux assiettes, et au moment même où je m’apprête à en saisir une, mon téléphone portable, ou plutôt celui de mon autre moi, Fox, se met à vibrer dans la poche de mon pantalon.

— Excusez-moi, je vais commettre une impolitesse, mais j’ai un appel qui peut être important, dis-je en saisissant mon téléphone.

Effectivement, c’est important. C’est un texto du nouveau boss des Hoodsters. Le contenu du message ne m’est pas spécifiquement adressé. Il enjoint tous les membres du gang à se réunir d’urgence à minuit dans le hangar numéro 13. Un lieu qui sert habituellement à rassembler les membres en masse, sauf que, normalement, ces rares réunions sont planifiées plusieurs jours à l’avance.

Rivière me regarde d’un air interrogatif.

— Que se passe-t-il, vous avez l’air inquiet Monsieur Kane ?

— Non, Monsieur, juste perplexe. Je viens d’être informé qu’une réunion extraordinaire se prépare, tous les membres sont convoqués, je dois partir de suite.

Il fronce les sourcils.

— Je n’aime pas trop cela, pensez-vous que votre couverture…

— Non, impossible, ma couverture est parfaite, personne ne se doute de rien.

— Dans ce cas, allez-y, ce ne sera pas la première fois que je souperai seul, ni la dernière.

Je me prépare à partir quand il me lance :

— Kane, prenez garde à vous, et trouvez-moi cet Informaticien.

— J’y compte bien, Monsieur. Au revoir.

— Au revoir Monsieur Kane.

Je me lève et sort prestement du restaurant. J’ai tout juste le temps de passer à mon appartement pour me changer. Je vais devoir faire au plus vite. Cette réunion de dernière minute n’a rien de banal, quelque chose se trame, quelque chose d’important.


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