[amm] IX – Le renard

<Illustration à venir>


À ma mort

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C’est une belle nuit pour enterrer des macchabées en forêt, le ciel est dégagé, et loin de la ville, la voie lactée contraste l’obscurité de ses milliards d’étoiles.

Le sol est sec, il n’a pas plu depuis des jours, les premiers coups de pelle sont rudes. Cela ne fait que six mois que j’ai intégré le gang des « Hoodsters », et me voilà déjà à creuser un trou entre deux résineux. Normalement on ne confit pas ce genre de tâche aux nouveaux, mais il faut dire que ces derniers temps, c’est l’hécatombe, quatre membres ont trouvé la mort, et il semblerait que le manque de main d’œuvre ait accéléré ma titularisation au sein du gang.

À mes côtés, « Moron », agite sa pelle avec peu d’entrain. Moron, c’est mon parrain, la porte d’entrée qui m’a permis d’accéder au gang. Car on ne devient pas Hoodsters comme ça, il faut au préalable connaître un membre, et qu’il daigne parler de vous au président. Ensuite, avec un peu de chance, ce dernier vous accordera un entretien, et si votre tête lui revient, vous deviendrez une recrue.

Vous serez alors placé sous la responsabilité de votre parrain pour une durée indéterminée. Une période d’essai en quelque sorte, au cours de laquelle tout le monde vous appellera « le bleu ». Seulement une fois vos preuves faites, le président vous donnera un surnom lors d’un rite de passage. Un baptême ou vous ne serez pas noyé dans l’eau, mais dans l’alcool, la drogue et le sexe.

Mon surnom à moi c’est « Fox », c’est un des hommes que j’enterre ce soir qui me l’a donné, « Le Molosse », l’ancien président. Il m’avait surnommé de la sorte jugeant que j’étais un gars malin. À vrai dire, face à la bande de dégénérés à gros bras qui l’entouraient, il n’était point difficile sur le plan intellectuel de sortir du lot.

Moron n’échappe pas à la règle, un vrai demeuré. Ce type n’a jamais eu la simple idée, d’ouvrir un dictionnaire français-anglais pour voir ce que signifie son pseudonyme. Surnom qui lui sied à la perfection, le Molosse était sans conteste un bon juge de caractère.

Pour ma part, ayant grandi dans un quartier difficile, j’en ai croisé un paquet de gars comme ça. Des petites frappes qui n’ont connu que déchéance et violence. À quinze ans, ils ont déjà cramé la plupart de leurs neurones à la weed, au sky, et à la vodka. Les types comme ça restent au bas de l’échelle toute leur vie, que ce soit dans un gang ou dans la société. Mais moi je ne suis pas comme eux, j’ai survécu à cet enfer.

D’ailleurs, je ne suis pas un gangster ! Non, je suis un haricot vert. Haricot vert, « under cover » francisé. C’est comme cela que l’on appelle les agents sous couverture. Je fais partie des très rares policiers en France, qui au terme de nombreux tests d’admissions et de stages impitoyables, ont été admis dans leurs prestigieux rangs. Parmi cette élite, seule une poignée d’agents ont un jour le privilège de devenir actif, nous sommes la crème de la crème.

Bien sûr, infiltrer gangs et cartels n’est pas sans risque, mais c’est un sacré coup d’accélérateur pour la carrière d’un flic. Toute ma vie j’ai pris des raccourcis, déjà à l’école je sautais les classes. J’ai touché des bourses pour mes excellents résultats, toujours premier de la classe, major de promo, même à l’école de police. J’ai travaillé sans relâche pour être le meilleur, partout, et j’y suis parvenu, enfin presque.

Par une fois j’ai échoué, une seule, dans mon rôle de grand frère, c’est d’ailleurs la raison qui m’a poussée à devenir flic, sans doute par pénitence.

Tout a commencé au bas de l’immeuble de mon enfance, dans un quartier défavorisé de Marseille. Plus précisément, dans l’aire de jeu, où sans que je n’y prête attention, mon petit frère était jour après jour, enjôlé par les caïds du quartier.

Ma mère divorcée, travaillait sans compter les heures, et rentrait tard le soir. L’éducation de mon frère cadet plus jeune de trois années, m’incombait donc. Une situation tristement banale en banlieue.

Déjà à l’époque, je cravachais dur dans ma chambre, ne me préoccupant pas de ce que mon frère faisait en bas. Ah ! S’il y a bien un domaine dans lequel je n’ai pas fini premier, c’est bien celui-là ! Mon savoir et mon intellect ne m’auront été d’aucun secours.

À huit ans déjà, mon frère était devenu guetteur, un de ces jeunes qui surveillent les entrées et sorties dans le quartier, évitant ainsi aux dealers locaux de se faire prendre en flagrant délit par la BAC. De quoi choquer le commun des mortels, mais pas le banlieusard moyen. À vrai dire, pour les habitants, c’était une chose plutôt banale. Presque tous les enfants du quartier le faisaient un jour où l’autre, et je n’avais pas fait exception. C’était de l’argent facile dans un milieu défavorisé, une oasis dans le désert.

Pour moi ça n’avait pas été plus loin, mais pour mon frère ce fut une autre histoire. En grandissant, il a commencé à s’attirer toutes sortes de problèmes, d’abord par ses fréquentations, et rapidement par ses propres agissements. À l’école, les convocations pour bagarres et absences non justifiées se multipliaient. Puis ce fut le tour des postes de police, où nous allions régulièrement le chercher. Vol à l’étalage, rixe en pleine rue, agression, outrage aux forces de l’ordre, les choses allèrent de mal en pis.

À 15 ans il n’était plus scolarisé, et possédait un casier judiciaire long comme le bras. Nous n’avions plus aucun contrôle sur lui. En outre, il était déjà un membre actif du gang local, et découchait la plupart du temps. Passant ainsi du statut de délinquant à celui de gangster, nous écartant toujours un peu plus ma mère et moi de son univers.

L’aboutissement de sa courte histoire n’intervient que quelques jours avant son 18e anniversaire, où sur le pas de la porte de notre appartement, un gendarme nous annonce son décès : Retrouvé assassiné d’une balle dans la tête, dans un squat à héroïnomane miteux.

La destinée des hommes est parfois capricieuse. Moi qui l’ai si souvent sermonné, l’implorant de retourner sur le droit chemin, que me dirait-il s’il me voyait maintenant, creusant le sol, pour y enterrer les dépouilles d’autres âmes perdues ? Sans aucun doute, il me raillerait sans vergogne ! Mais ne lui en déplaise, malgré la cocasserie de la situation, mes actions ne sont en rien punissables par la loi. Bien au contraire, j’agis pour patrie, pour le bien commun, risquant courageusement ma vie. Au moindre faux pas, je finirai dans un trou comme celui que je suis en train de creuser. Je suis un héros.

Une dernière pelletée de terre, et nous retournons au manoir. Sur place, nous aspergeons allègrement les lieux d’eau de Javel. Un produit bon marché pour dégrader toute trace d’ADN. Durant le nettoyage, je prélève discrètement quelques échantillons de sang séché à l’aide de cotons-tiges, que j’isole ensuite dans de petites pochettes plastiques. Moron sort fumer sa clope devant le manoir, ce qui me laisse le champ libre, pour ramasser la bombe lacrymale que j’ai repéré quelques minutes plus tôt dans une des cheminées. Au moment de la saisir, j’aperçois à quelques centimètres à peine, un bout de chair, de cartilage. On dirait un morceau d’oreille. Bingo ! Je n’ai pas remarqué de telles blessures sur les corps que nous venons d’enterrer. Il s’agit forcément du meurtrier. Oui « Le », car d’après mes observations, il s’agirait d’un individu ayant agi seul. Les impacts de balles, les traces de sang, un schéma se précise dans mon esprit. Durant l’affrontement, l’individu se situait dans une des grandes cheminées, d’où il a certainement tendu le guet-apens. Il aurait affronté ses adversaires un à un, difficile de dire dans quel ordre, mais une chose est certaine, seul le Molosse est mort sur place. Bulldog lui, a dû se briser la nuque en chutant de sa moto. Probablement en poursuivant ou fuyant l’inconnu. Je m’étais interrogé plus tôt sur l’état de ses yeux, mais la bombe lacrymale m’apporte la réponse. Un motard chevronné comme Bulldog n’aurait jamais fait une telle erreur sans un petit coup de pouce.

Mais quelque chose me turlupine, pourquoi n’utiliser qu’une bombe lacrymale pour l’un, et un 9mm pour l’autre, et ce n’est pas tout. En prenant en compte le nombre et l’emplacement des impacts de balles dans le salon, j’en déduis aisément que notre homme n’est pas un professionnel de la gâchette. Avec un tel avantage, il aurait dû faire mouche au premier tir. Il ne s’agit pas non plus d’un règlement de comptes entre gangs, ce n’est pas leur façon de procéder. Un autre gang aurait agi en pleine rue, de façon brutale, sur le territoire adverse, et non pas dans un secteur éloigné comme celui-ci, de surplus dans un lieu censé être tenu secret. Ce qui soulève bien d’autres questions.

Alors un amateur avide de vengeance ? Peut-être, mais rien ne le laisse à penser. L’auteur du meurtre n’a laissé aucun message, les corps n’ont pas été mutilés, aucun signe d’animosité. Non ça ne tient pas debout. Durant ma carrière, j’ai couvert des dizaines de scènes de crime, mais aucune ne m’a laissé si perplexe. Il y a quelque chose d’inhabituel. Je n’arrive pas à percevoir les intentions du meurtrier. Néanmoins, j’ai tout de même une hypothèse.

Il y a quelques mois, Chico, un des dealers du gang, a été retrouvé assassiné devant son immeuble, le crâne sauvagement fracassé contre le sol. Quand le Molosse a appris la nouvelle, il a toute de suite dépêché deux de ses hommes, afin de récupérer les éléments compromettants se trouvant dans l’appartement de Chico, ainsi qu’une quantité non négligeable d’héroïne. Mais à leur arrivée, il n’y avait déjà plus rien, l’appartement avait été fouillé. Très rapidement, l’auteur du pillage, à l’évidence le meurtrier, a contacté le Molosse sur un numéro dont seuls les membres du gang avaient connaissance. Un marché a été conclu entre les deux hommes, la marchandise, ainsi qu’une clé USB contenant des informations sensibles, devaient être restitués en l’échange d’une coquette somme d’argent. En réalité, le Molosse voulait surtout mettre la main sur l’inconnu, et lui a donc tendu un piège en conséquence, mais comme dans « le rat et l’huître » de la fontaine, « tel est pris qui croyait prendre », l’affaire coûta au Molosse un petit séjour à l’ombre.

À l’époque cela avait fait un véritable tollé dans le gang. Tous les membres furent mis à contribution pour retrouver le responsable, mais il n’y avait aucune piste permettant de remonter jusqu’à ce dernier. Personnellement, j’avais cru à un acte isolé, stupide, mais relativement bien exécuté, avec pour seule motivation l’argent. Toute de même, je n’avais pas compris le zèle dont avait fait preuve notre homme. Aller jusqu’à envoyer le Molosse en prison ? Cela prend tout son sens aujourd’hui. Nos deux hommes ne font qu’uns, et la motivation n’était pas l’argent, mais le Molosse lui-même.

Maintenant, s’il ne s’agit pas d’une vendetta, pourquoi se donner tant de mal ? Malheureusement, pour comprendre cette démarche, il faut établir un profil psychologique, et le peu d’informations dont je dispose à son sujet ne le permettent pas : Un homme, probablement blanc, faisant entre 1m70 et 80. J’y ajouterais qu’il lui manque un morceau d’oreille. En l’envoyant au labo de la police scientifique, j’obtiendrai peut-être un nom. Enfin pour cela, il faudrait que son ADN soit fiché, ce dont je doute fortement. De toute façon ce n’est pas une priorité, ma cible à moi, c’est le fournisseur d’héroïne du gang des Hoodsters, le cartel de la corde, et puis je n’ai rien contre le fait de voir des criminels disparaître de la surface de la terre. Quand ils s’entretuent, c’est un cadeau qu’ils font au monde. Toutefois, j’aurais apprécié que notre homme nettoie lui-même la scène de son crime.

La basse besogne achevée, j’invite Moron qui traîne derrière, à se hâter de rejoindre la fourgonnette avec laquelle nous sommes venus, et avec laquelle j’aimerais maintenant repartir. Celui-ci ne répond pas, et quand je me retourne, je le vois le nez planté sur son smartphone.

— Qu’est-ce que tu fou Moron, passer la nuit ici ne t’as pas suffi ? Tu veux creuser d’autres trous ?

Moron redresse la tête, et me regarde de son air le plus ahuri, chose qu’il fait très bien.

— Je viens de recevoir un email du Molosse.

— Mais tu me racontes quoi là ! On vient de l’enterrer il n’y a pas une heure de ça.

— Mais si j’te jure ! Regarde !

Au même moment, mon portable se met à vibrer deux fois dans ma veste, signe distinctif de la réception d’un email. Je m’empresse de le sortir pour le consulter. Sur son écran je peux lire « C’est urgent, ouvrez la pièce jointe ! ». Tout de suite je comprends de quoi il s’agit, à l’école de police, nous avons reçu une formation sur les bonnes pratiques en matière de sécurité informatique. Ne jamais ouvrir la pièce jointe d’un email suspect, et pour sûr, l’email d’un mort l’est.

— As-tu bien fouillé le corps du molosse comme je te l’avais dit ?

— Oui pourquoi ? Répond Moron.

— As-tu trouvé son portable ?

— Non, maintenant qu’tu m’y fais penser, c’est bizarre. Attends, tu veux dire que l’enfoiré qu’a dessoudé le Molosse, se sert d’son portable pour nous narguer !?

— Évidemment, tu crois que c’est son fantôme ? Lui dis-je exaspéré.

— Ah, t’énerve pas fox. J’te rappelle que j’suis ton parrain quand même.

— Je parie que tu as ouvert la pièce jointe !

— Oui et alors ? Me répond-il sur la défensive.

Mon instinct me dit de ne pas en dévoiler plus.

— Non rien, fait juste voir.

Moron s’approche comme un enfant, son portable à la main. La photo en pièce jointe affiche en gros plan une main de dos, arborant un magnifique majeur levé. Le meurtrier est bien blanc. Il a dû arroser la liste de contact du molosse, combien de membres du gang pourraient avoir ouvert la photo ? Il est même certain que des figures du cartel se trouvent dans cette liste. Si jamais l’un d’eux ouvrait ce fichier, qui sait le genre d’informations auxquelles notre homme pourrait accéder.

Cela devient très intéressant, je dois absolument le trouver le premier !


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