[amm] VIII – L’œil du bourreau

L’œil
L’œil

À ma mort

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Mes paupières s’ouvrent sous un ciel vert. Au-dessus de moi, les branches s’élancent au hasard des directions, s’enchevêtrant les unes aux autres, et déployant fièrement leurs ramages de printemps. Je me redresse en grimaçant de douleur, sensation de déjà vue. Par je ne sais quel nouveau miracle, j’ai encore survécu, tout est en place, rien de cassé.

Non loin derrière moi, j’aperçois ma moto, empêtrée dans un buisson, qui aura à coup sûr ralenti ma chute. Je cherche l’autre du regard, il est là, à quelques mètres devant. Je me lève, et avance jusqu’à lui le genou boitant. L’angle anormal que prend sa tête vis-à-vis de son corps, lui donne une allure grotesque, son compte est bon. Cette fois je n’éprouve aucun dégoût, juste un soulagement. Après tout, cette brute allait me tuer, pas de place pour la pitié.

Les effets de l’adrénaline sont bientôt supplantés par l’endorphine libérée par mon cerveau, cherchant à atténuer les signaux de détresse envoyés par mon corps blessé. Je devrais rentrer chez moi, mieux encore, faire un tour aux urgences, je suis salement amoché, mais je ne peux pas laisser les choses ainsi, je ne peux rater cette unique occasion qui se présente à moi.

En parvenant à ignorer la douleur, et à rassembler mes forces, je dégage ma moto, puis l’inspecte rapidement. En dehors du rétro, celle-ci ne semble pas endommagée. Je la démarre et retourne au manoir à faible allure, laissant un cadavre de plus derrière moi.

Combien me reste-t-il avant l’arrivée du Molosse, vingt, trente minutes ? Pas de temps à perdre, une fois de retour dans le salon, je cherche et trouve sans difficulté l’arme de mon défunt poursuivant. N’ayant pas fait mon service militaire, je n’ai pas été entraîné au maniement des armes. Toutefois, il m’est arrivé par deux fois, qu’un ami m’invite dans un stand de tir, et par chance, l’arme que j’avais alors utilisée, était un modèle semblable à celui qui se trouve désormais entre mes mains.

Sans trop réfléchir, je m’affale dans un coin de la cheminée, et attends calmement. Le goût métallique du sang coulant sur ma langue m’insupporte, l’hémorragie provoquée par la perte de mes deux molaires droites, continue de m’inonder le gosier. En regardant mon jean, déchiré par ma chute au niveau du genou, l’idée me vient d’en arracher un petit morceau pour le caler dans ma bouche. L’écoulement ralentit aussitôt, et finit par s’arrêter au bout de quelques minutes. Je fais preuve d’un flegme inhabituel, surtout au regard des récents événements, et cela vaut peut-être mieux pour la suite.

Le ronflement mécanique d’une ultime moto ne tarde pas à se faire entendre, ça ne peut être que lui !

Je me redresse et me mets en position. Il arrive, poussant comme son prédécesseur la porte d’entrée, avançant dans le vestibule.

— Bulldog ?

C’est donc comme cela que l’on surnommait l’homme dont le corps gît à présent dans la forêt, à quelques lieux d’ici.

— Bulldog, tu fous quoi bordel !

Le Molosse s’impatiente. Il a dû remarquer l’absence du véhicule de son lieutenant. Je l’entends armer son pistolet, et moi, je m’apprête à jouer de nouveau à la roulette russe. Cette fois, ce sera avec le Molosse lui-même. Je n’hésiterai pas ! Mon destin est scellé depuis que j’ai remis les pieds dans ce manoir. Pour trouver le courage, je me suis acculé au bord du précipice, renoncer n’est plus une option.

J’inspire lentement, bloque ma respiration, et pointe le canon de mon arme en direction du vestibule.

Viser, tirer, toucher, viser, tirer, toucher, viser, tirer, tuer.

Son arme se présente la première, suivit de ses deux bras tendus en avant. Patience ! Il sera bientôt à découvert. Un pas, deux pas, à peine fait-il le troisième que je fais feu, manquant largement sa tête. Aussitôt, il oriente son arme vers moi et commence à tirer. J’appuie sur la détente encore et encore, la pierre et le plâtre volent en éclats au milieu d’un brouhaha infernal. Je plisse les yeux à n’en plus voir, le temps semble ralentir, puis tout à coup, tout s’arrête. Mes oreilles sifflent d’un atroce acouphène, et seul le cliquetis frénétique de la gâchette de mon arme subsiste.

Le molosse est à terre, baignant dans une mare de sang. Mon corps, comme possédé, se dirige vers lui. Je ne me sens plus aux commandes, comme si mon subconscient, ne me jugeant plus apte à gérer la situation, avait pris le dessus. Je m’arrête à deux pas de lui, et le regarde dans les yeux. Allongé sur le dos, il n’a plus rien de féroce. Une balle lui a perforé la trachée, le faisant se noyer dans son propre sang. Bien qu’en incapacité à prononcer le moindre mot, son regard en dit long. Peurs et questionnements.

« Qui es-tu ? Pourquoi m’as-tu piégé ? Pourquoi m’as-tu tué ? ». Autant de questions qui resteront sans réponse. Dans un ultime spasme musculaire, sa vie s’achève, le molosse n’est plus.

Je l’ai tué, j’ai tué, je suis un…, je suis…

Un voile se baisse sur ma souffrance, physique et psychique, je deviens spectateur, inattentif, déconnecté, neutre, une pierre.

Un chuchotement… mon prénom. Une voix, sur ma gauche, de plus en plus insistante, je la connais. Coriace et tremblotante à la fois, c’est Nadine.

— Tout va bien ? Que t’arrive-t-il ? Réponds-moi ? S’inquiète-t-elle.

J’émerge, où suis-je ? Cet endroit, mais par quel sortilège ai-je pu me retrouver ici ? Je suis devant la porte d’entrée de mon studio. Quelle heure est-il, et depuis combien de temps suis-je planté à ne rien faire. Je ne saurais dire si une minute ou l’éternité tout entière vient de s’écouler. Je suis perdu dans l’espace et le temps, tout est flou, lieux et événements s’entremêlent dans ma tête dans une cacophonie céphalesque.

Des repères, il me faut plus de repères, oui, l’heure !

 — Quelle heure est-il ? Cris-je comme un fou.

Nadine me regarde, les yeux écarquillés. Devant son manque de réactivité, je me mets à chercher mon téléphone dans les poches de ma veste, mais celui que j’en sors n’est pas le mien, une autre énigme à résoudre, peu importe, tant qu’il me donne l’information attendue. Il affiche treize heures trente.

Nadine, d’une main, me tire doucement le visage par le menton, et alors que nos regards vont à la rencontre l’un de l’autre, je vois les muscles et tendons de son visage s’organiser en une expression d’horreur.

— Oh mon dieu, mais que t’est-il encore arrivé ? Un accident de moto ?! s’écrit-elle.

J’acquiesce d’un simple hochement de tête, suite à quoi, sans un mot, Nadine me fait rentrer chez elle, et m’allonge sur son sofa.

— Ne bouge pas un muscle, j’appelle les urgences !

Elle saisit le combiné de son vieux téléphone à cadran, une véritable antiquité, et compose le numéro à deux chiffres. Pour que Nadine réagisse ainsi, mon état doit être plus grave que je ne le pensais. La dernière fois, elle s’était contentée de me rafistoler. Nadine n’est pas du genre à s’affoler au moindre bobo, elle a été infirmière trente années durant.

Alors que ma bienfaitrice entame une conversation téléphonique, j’essaie de recoller les morceaux. À force de volonté, quelques souvenirs me reviennent progressivement.

Oui ! Le molosse, c’est à ce moment-là ! J’ai commencé à agir comme un de ces boxeurs continuant à se battre bien après avoir perdu connaissance. Je l’ai regardé trépasser, puis… Une sonnerie ! La sonnerie d’un portable. Ce n’était pas le mien, cela venait du molosse ! J’ai commencé à fouiller son corps, sur lequel j’ai pu trouver le téléphone, mais également un portefeuille. Dedans, il y avait une photo de lui, accompagné d’une dame, la soixantaine, sans doute sa mère. Je me rappelle que sur la photo il souriait, il avait l’air d’une personne normale. Après tout, être un criminel n’a jamais empêché d’avoir une famille. Je me rends compte maintenant que je ne sais rien de lui, nous n’avons jamais eu une conversation décente.

Je me sens subitement lourd, sous le poids de mes actes. À nouveau, j’ai emprunté une voie sans retour, plus obscure encore que la précédente. J’ai tué de sang-froid un autre être humain, en mon âme et conscience, je suis devenu un meurtrier.

Les larmes coulent d’elles-mêmes, emportant avec elles, de nouvelles parcelles de mon âme, je ne peux les contenir. Nadine raccroche le combiné, et vient s’asseoir à mes côtés.

— Tu souffres à ce point ?

J’essaie de lui répondre, mais les mots ne sortent pas, je n’ai ni la force, ni la volonté de lui mentir, alors je me tais, je reste silencieux. Nadine n’insiste pas, c’est un trait de caractère que j’apprécie chez elle. Elle ne force pas les gens à parler, elle fait partie de ces personnes qui donnent sans rien attendre en retour, et se satisfont d’un rien.

Bientôt les ambulanciers viennent frapper à la porte, deux hommes entrent, et me posent tout un tas de questions. Ils me font ensuite passer un rapide test neurologique, et m’embarquent sur une civière.

— La démarche me paraît exagérée. Leur dis-je.

Un des hommes me répond :

— Vous avez fait une lourde chute à moto, croyez-moi, rien n’est exagéré. L’hématome sur votre tête indique que vous ne portiez pas de casque, vous avez peut-être un traumatisme crânien, ce n’est pas chose à prendre à la légère. Sans parler de votre oreille, il va falloir réparer ça.

Si traumatisme il y a, il est fort à parier qu’il provienne du coup m’ayant cassé deux molaires. J’ai très certainement reçu un crochet du gauche dans la mâchoire. Cette brute ne m’a pas raté, je n’ose imaginer ce qu’un direct du droit m’aurait fait.

Dans les heures qui suivent, je suis emmené à l’hôpital, où l’on me fait passer toutes sortes d’examens : radios, IRM, et j’en oublie. Le bilan, léger traumatisme crânien au niveau du lobe temporal droit, mâchoire fêlée en plus des deux molaires perdues, multiples hématomes sur le genou gauche, et pour finir, une partie de l’hélix de mon oreille droite a été arrachée, probablement par une balle. Cette dernière blessure laisse le médecin perplexe, et je me garde bien de lui dire que j’ai participé à une fusillade.

Une fois soigné, on m’annonce à mon grand dam, que je resterai en observation la nuit et le jour suivant. Après quoi, je serai libre de rentrer chez moi, à condition que le dernier examen de routine l’autorise. La soirée s’annonce donc longue et ennuyante, et ne voulant pas ressasser les récents événements, je demande à Nadine de m’apporter mon ordinateur portable.

Il y a une chose que je dois faire, et qui ne peut attendre. Une idée qui m’est venue ces dernières heures : un plan qui permettrait de prolonger ma croisade. Je n’ai coupé qu’une des têtes de l’hydre, il me faut agir avant que celle-ci ne repousse. Pour cela, j’ai besoin de plus d’informations sur ce gang, et j’ai justement en ma possession l’objet parfait pour en obtenir. Le smartphone du molosse, par chance, celui-ci n’est pas verrouillé, et avant que la batterie ne se vide totalement, où que le molosse ne soit déclaré mort par son gang, je dois m’en servir pour envoyer un cheval de Troie à tous ses contacts.

C’est ce que l’on appelle faire du « fishing » : on envoie un email en masse, l’email contient une pièce jointe, le plus souvent une image, un document texte, à laquelle est subtilement ajouté un cheval de Troie. Si le destinataire a le malheur de cliquer sur la pièce jointe, son ordinateur, smartphone ou tout autre appareil muni d’un système d’exploitation vulnérable, devient un zombie. Dès lors, je pourrai y accéder à tout moment, tant qu’il sera allumé. C’est de cette façon que les hackers se constituent des hordes zombies, pour lancer des attaques de type déni de service, mais c’est une autre histoire, mon unique but est d’obtenir des informations.

Malgré l’utilisation du réseau Wi-Fi de l’hôpital, dont la connexion internet laisse à désirer, une petite heure me suffit à accomplir la besogne. Demain je remonterai les filets, plus qu’à attendre.

Me trouvant un peu trop agité pour un accidenté de la route, l’infirmière de garde m’administre une autre dose de calmants. La fatigue me gagne peu à peu, je range mon ordinateur portable et ferme les yeux.

Alors, dans l’obscurité de mes paupières, je le vois, agonisant, il ne me quittera plus jamais.


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