[amm] VII – L’Ermite

L'Ermite
L’Ermite

À ma mort

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Nous sommes mercredi matin. Il est sept heures, et je suis en route vers l’inconnu, guidé par mon tout nouveau GPS. Trois jours de préparation m’auront été nécessaires, plus à peu près tout ce qu’il me restait de l’argent pris au molosse.

Les points de rencontre indiqués dans le fichier se trouvent pour la plupart en banlieue éloignée, et n’étant pas véhiculé malgré un permis B, il a fallu que j’investisse dans un moyen de transport personnel. À cet effet, j’ai passé près de deux jours à scruter les annonces sur Internet, avant de finir par trouver cette petite merveille des années 90. Une Cagiva A8 : une cent-vingt-cinq italienne utilisée par l’armée française dès 1995, et ce afin de remplacer les vieillissantes Peugeot SX8. Elle a notamment servi durant la première guerre du Golfe. Le modèle que j’ai trouvé n’a que deux mille kilomètres au compteur, et pour couronner le tout, elle a été entièrement rénovée par son ancien propriétaire, un collectionneur en manque d’argent. Le hic, c’est que j’ai dû faire cinq cents kilomètres en train et bus pour aller la chercher. Toutefois, le retour m’a permis de me familiariser avec cette belle machine. Jusqu’alors je n’avais conduit que des quatre-vingts centimètres cubes, et bien que je ne me considère pas comme un très bon conducteur, je possède suffisamment d’expérience pour comprendre mes limites, et ne pas être un danger pour moi-même ou pour les autres. Pour ce qui est du garage, Nadine s’est empressée de me proposer d’utiliser le sien. Comme elle m’a dit :

— De Toute façon je ne m’en sers que pour y accumuler du bazar, et il reste assez de place pour ta moto, alors autant que tu en profites !

Parfois il m’arrive de me demander ce que je ferais sans elle.

Je me dirige donc vers les coordonnées GPS du mercredi, sans savoir ce que je vais y trouver. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir essayé, mais, même avec le meilleur système d’information géographique du net, impossible de voir autre chose que la cime des arbres au beau milieu d’une forêt. D’ailleurs, parmi les six autres coordonnées du fichier, je n’ai pu identifier que deux lieux : le premier est l’ancien centre historique du village de Goussainville, déserté par ses habitants en 1973, peu avant l’inauguration de l’aéroport Charles-de-gaulle. Le second, la butte d’Hautil, est une mine abandonnée se situant entre les départements des Yvelines et du Val-d’Oise. On y extrayait du gypse durant le 18e, une pierre servant à la fabrication du plâtre. Ces lieux ont en commun une chose, ils sont abandonnés, idéal pour toutes sortes d’activités illégales. Par conséquent, je m’attends à trouver quelque chose de similaire là où je me rends.

Les kilomètres défilent, et j’arrive bientôt au dit bois. La route se termine pour laisser place à un sentier mal entretenu, dans lequel je m’engage sans trop de difficulté avec ma petite cylindrée militaire. Au fur et à mesure, le sentier devient plus étroit, et les branches des arbres et arbustes commencent à obstruer le passage. Je décide de descendre pour continuer à pied, et pousse ma moto jusque derrière un grand chêne, quand, en tournant la tête, j’aperçois sur ma gauche, une très grande maison, ou plutôt un petit manoir.

La grande bâtisse, manifestement inhabitée depuis des décennies, dispose de deux étages et d’un rez-de-chaussée à peine discernable, tant la végétation alentour et les plantes grimpantes en ont colonisé la façade. Les portes-fenêtres du premier étage, sont reliées entre elles par un balcon s’étendant tout du long, et donnant accès un peu plus loin sur la gauche, à un escalier extérieur, menant directement sur le toit-terrasse d’un bâtiment secondaire. De l’autre côté, à droite du bloque principal, vient se greffer une tour de trois étages, dont chacun pourrait aisément contenir mon studio. Les murs du manoir sont constitués d’un assemblage contrasté de briques rouges et de moellons de pierre calcaire blanche, le tout surmonté d’une toiture couverte d’ardoises bleu anthracite. L’ensemble rappelle, dans une bien moindre mesure, le côté ville de Versailles, et serait difficile à dater pour le néophyte que je suis.

J’enlève mon casque, l’accroche sur le guidon de mon engin, et prends quelques secondes pour admirer le décor digne d’un film d’aventures. D’un coup d’œil, je mémorise visuellement l’endroit où je laisse ma moto. Son vert kaki se confond parfaitement dans la forêt, et sans cela, il pourrait m’être difficile de la retrouver.

Le manoir n’est pas loin, à cent cinquante mètres à peine. J’avance dans la végétation à pas de loup, bien que si présence humaine il y a, elle aura à coup sûr entendu mon approche bruyante. Mais je suis en avance de deux heures sur le supposé rendez-vous, et suis assez confiant sur le fait d’être le premier sur place. Subitement, un lièvre sort d’un buisson et détale à ma droite. Le diablotin me fait sursauter de surprise, me forçant à marquer une courte pause. J’inspire et expire profondément, et reprends ma lente progression. Quand j’arrive enfin aux abords de l’édifice, devant une grande porte, je tâtonne le lierre la recouvrant partiellement, espérant y trouver une poignée, mais en vain. Je tente alors de la pousser, mais rien à faire, la bougresse ne bouge pas d’un iota. Légèrement désarçonné, je décide de faire le tour du bâtiment en quête d’une autre issue. Tant bien que mal, je me fraye un chemin au travers des buissons et broussailles jonchant les abords du manoir, et me trouve bientôt du côté opposé à celui par lequel j’étais arrivé. L’endroit est plus dégagé. Sans pour autant paraître entretenu, la végétation y est moins haute, et les arbres davantage clairsemés. Aussi, un chemin large comme une demi-voie de route, et venant des profondeurs de la forêt, mène jusqu’à ce qui semble être l’entrée principale, une autre grande porte. Cette dernière est similaire de par sa forme voûtée et ses dimensions à la première, à la différence près qu’elle accueille en son centre, une plus petite porte disposant d’une serrure et d’une clenche. Sans trop réfléchir, je tente ma chance, et à ma grande surprise, la porte s’ouvre en grinçant.

L’entrée donne sur un grand vestibule, lui-même ouvert sur un vaste salon. Le sol est couvert de poussière et de petits débris de plâtre craquant sous chacun de mes pas. En levant la tête, je comprends que ceux-ci proviennent des corniches et moulures altérées par l’humidité, qui décorent ici et là les plafonds. D’interminables arabesques courent le long des murs blancs nacrés, et s’écartent parfois pour accueillir de grandes fresques aux tons bibliques, peints à même leur support. La clarté du jour s’engouffre au travers des vitres crasseuses des nombreuses portes-fenêtres, abreuvant les lieux d’une lumière tamisée. Ce grand espace en carence de mobilier, apporte un lourd écho au moindre petit bruit, s’auto prodiguant de la sorte, le caché sonore d’un lieu de culte. Aucune trace de dégradation d’origine humaine n’est visible, ici, seul le temps a laissé sa trace, saccageant minutieusement, jour après jour…

Subjugué par l’atmosphère, je me mets de petites tapes sur les joues pour sortir de ma torpeur, et regarde l’heure affichée sur mon téléphone. Quatre-vingt-dix minutes me séparent du présumé rendez-vous. Je dois mettre à profit ce temps en effectuant un repérage des lieux. Méthodiquement, j’explore chaque étage, chaque élément : escaliers, chambres, cuisine, salle de bains, couloir, grenier, cheminée, cave. Rien n’est laissé au hasard. La besogne prend une bonne heure de mon temps, suite à quoi, je m’évertue à chercher une cachette pour épier l’événement attendu. Mais la recherche est vite interrompue par le bruit d’un véhicule, certainement une moto, venant se garer devant l’entrée principale. Forcé à une décision rapide, je jette mon dévolu sur une des deux grandes cheminées du salon, et me cache à l’intérieur, à l’ombre.

Rapidement j’entends la porte d’entrée grincer, je l’avais refermé par précaution. Quelqu’un entre. L’individu marque une pause dans le vestibule, puis reprend sa marche vers le salon. Je peux maintenant l’apercevoir. Je ne l’ai jamais vu auparavant, crâne rasé, grand et costaud. Le gaillard a la carrure d’un boxeur poids lourd. Il s’arrête de nouveau au milieu du salon et observe tout autour de lui. Que fait-il ? Je baisse le regard, mon pied gauche sort de l’ombre, je le recule doucement en serrant les dents. L’homme semble chercher quelque chose, mais quoi ? Il sort maintenant un téléphone de sa veste en cuir noire et place l’appareil sur son oreille droite. Quelques secondes après, il prononce ces mots :

— Le colis est arrivé.

L’homme acquiesce de plusieurs « mmh » et finit par conclure d’un :

— Ok, mmh, une heure, mmh, j’vous attends ici boss.

Quel est ce colis, et son boss, serait-ce le Molosse ? L’homme range son téléphone, et soulève l’arrière de sa veste, laissant apparaître un holster fixé à sa ceinture, d’où il sort une arme de poing semi-automatique.

Comment a-t-il su ? Le colis… il parlait de moi ! L’homme tire la glissière de son arme en arrière afin de faire pénétrer une balle dans la chambre, puis scrute les alentours en prononçant ces mots à voix haute :

— Ça fait quatre mois que l’Boss m’a donné l’ordre de t’retrouver. Chaque foutu jour de la semaine j’ai dû m’rendre aux points de rendez-vous, chaque putain de jour de ces quatre derniers mois ! T’entends ?! Le Boss était persuadé que tu finirais par déchiffrer l’fichier. Perso j’y croyais pas trop, mais il avait raison ! Il a toujours raison, c’est pour ça qu’c’est l’boss !

Mais comment-sait-il ?

— J’sais que t’es là, j’avais accroché un fil au bas d’la porte, il est cassé, y’en avait un autre dans l’entrée aussi ! T’es foutu, sors d’ton trou, ton destin t’attend ! Le molosse arrive rien qu’pour toi ! Et crois-moi, il en a des choses à t’raconter.

Des fils, quel amateur je fais. Une fois encore j’ai mésestimé mon adversaire, alors que lui en revanche, a considéré par défaut que j’allais réussir à déchiffrer le fichier. Les battements de mon cœur s’accélèrent, je sens l’adrénaline affluer dans mes veines. Mon corps se prépare à l’affrontement, mais mon esprit le peut-il ? Pas le choix, si j’attends, le Molosse arrivera et la situation ne fera qu’empirer. Je dois agir rapidement, quand il est seul ! Il inspecte rapidement l’intérieur de l’autre cheminée, puis se dirige vers celle où je me trouve. Les secondes sont comptées, je saisi la bombe lacrymogène se trouvant dans ma poche. Le combat s’annonce inégal face à son arme à feu, et même sans cela, je ne fais pas le poids face à cette montagne de muscle. Un seul de ses coups suffirait à m’assommer. Il est là, je suis caché derrière le rebord, quand il avance sa tête, je presse la gâchette, et le jet lui arrive directement dans les yeux. S’ensuit un hurlement de douleur succédé de trois coups de feu tirés au hasard. Par chance aucun ne me touche, je saisis alors un tisonnier resté dans la cheminée, et tente de le frapper à la tête, mais mon adversaire pourtant aveuglé, se protège par instinct de son bras armé. Sous le choc, il lâche son arme qui vole au travers du salon. L’instant d’après je vois un flash blanc, et me retrouve à terre. L’autre se tient les yeux en hurlant, m’insultant de tous les noms sans réussir à me voir, alors que je suis à ses pieds. Je me relève, le contourne, et m’échappe en titubant. Je franchis ensuite le vestibule, passe la grande porte, et m’écroule dehors, en crachant deux molaires accompagnées d’un filet de sang. Il est derrière moi, il commence à recouvrer la vue. Je me redresse et cours, trébuchant à de multiples reprises. Je parviens tant bien que mal à rejoindre ma moto. J’éjecte mon casque du guidon d’un coup de main le faisant rouler par terre, enfourche mon engin, et démarre en trombe. Derrière, j’entends déjà la moto de mon poursuivant. C’est surréaliste, je suis au beau milieu d’une course-poursuite en pleine forêt. Je repousse mes limites pour échapper à mon prédateur, le moindre faux pas et s’en est fini. Malgré tous mes efforts, il me talonne déjà, l’expérience fait la différence. Il arrive maintenant à ma hauteur, sur ma droite, et tente de me déstabiliser à coups de bottes. Le sentier est trop étroit pour deux motos, et garder le contrôle de mon véhicule m’épuise. Encore sonné, je me sens à bout de forces. Le gorille frappe encore et encore, puis ma moto vacille. Juste avant de chuter, je le vois me dépasser, il tourne la tête pour me suivre du regard, satisfait de son œuvre, mais il ne voit pas la branche qui vient lui briser la nuque.


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