[amm] IV – L’origine du vent

Marie
Marie

À ma mort

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Ce matin, malgré le manque de sommeil, le réveil n’est pas difficile. Je ne traîne pas des pieds pour me rendre au travail, bien autre contraire. J’ai l’impression d’avoir été monté sur ressorts. J’engloutis mon petit-déjeuner en moins de deux : café, tartines beurrées, œuf dur. Je saute dans la douche, me rase, me lave les dents et enfile mon costume d’esclave préféré. Une fois prêt, je file dehors, attrapant le RER au vol, me faufilant avec agilité au milieu de la cohue matinale. Il me presse déjà d’y être, de voir l’expression qu’arborera Louis, quand il recevra mon petit cadeau ce matin.

Hier soir, je me suis créé un compte mail en passant par « Tor », un de ces fameux réseaux isolés, qui définissent ce que l’on appelle plus communément le « Darknet ». Le « Darknet », c’est la zone d’anarchie du web. Libéré des copyrights, des brevets, des royalties, des lois, celui-ci regorge de trésors de liberté et de créativité. Toutefois, il recèle également du pire : des sites web auxquels vous n’aurez pas accès depuis un moteur de recherche, ou navigateur classique, et ce pour la bonne et simple raison qu’ils sont blacklistés. Ces sites web inconnus du grand public, quand ils ne sont pas le point de rassemblement des groupes extrémistes, sont la vitrine virtuelle du grand banditisme. On y trouve de tout : armes à feu, drogues, prostitution, contenu pédophile… la liste est encore longue. Le péquin moyen peut même y engager des tueurs à gages, la crème de la crème en matière de sordide.

Bien sûr, rien de tout cela ne m’intéresse. La raison qui me pousse à l’utiliser, est l’anonymat qu’il confère lorsque l’on prend la peine de suivre quelques règles de base. De ce fait, j’ai pu créer une adresse mail intraçable. Légèrement paranoïaque de nature, j’ai tout de même utilisé le réseau WIFI d’un de mes voisins, dont j’ai cracké la clé WEP, un protocole de sécurité complètement désuet. Ainsi, sans craindre qu’un jour on puisse remonter jusqu’à moi, j’ai écrit deux emails à Louis, mon patron. Les deux emails étant programmés pour un envoi différé, le premier arrivera pour la pause-café à dix heures. Il portera le titre racoleur de « Tes performances sexuelles avec Laurence ». L’email aura en pièce jointe, une courte vidéo du « best of » des dites performances, et dans le corps du message on pourra lire : « La suite dans 20 minutes ». Une fois le temps indiqué écoulé, un autre mail arrivera, comportant cette fois une liste de revendications. Du gâteau en comparaison ce que j’avais dû organiser avec le Molosse.

J’arrive au bureau, il est maintenant 7h15. Comme le jour précédent, il n’y a que Louis qui soit là. Je peux donc retirer les caméras en toute discrétion. Comme lors de l’installation, je commence par celle de l’openspace. Une fois cette première besogne accomplie, je me dirige vers la salle d’archives, insère mon double des clés dans la serrure et rentre le code à six chiffres.

La porte s’ouvre sur l’imprévu. En face de moi se trouve Marie, déchaussée, dans une position presque identique à celle de la vidéo que j’ai visualisée la veille. Elle ouvre les yeux, et me regarde brièvement avant de baisser sa tête vers le sol. Elle ramasse ensuite ses chaussures, sans prendre la peine de les remettre, et sort hâtivement en me bousculant par mégarde.

Médusé, et ne sachant que dire, je l’appelle :

— Marie attend ! Mais la seule réponse que j’obtiens, est une larme s’écrasant sur le sol du couloir.

Quel idiot je fais, elle a passé la nuit ici. Cette garce de Laurence l’a laissée enfermée. Sans même se retourner, Marie s’arrête devant l’ascenseur, et appuie frénétiquement sur le bouton d’appel. Mais au même moment les portes de ce dernier s’ouvrent. Laissant s’échapper cette hyène de Laurence, qui s’empresse de regarder Marie d’un air dédaigneux, avant de lui lancer un :

— Qu’est-ce qu’elle a encore celle-là ?

Marie se réfugie dans l’ascenseur dont les portes se referment juste derrière elle, me laissant seul, face au sourire satisfait de Laurence. La vision déclenche aussitôt chez moi un raz-de-marée d’aversion. Si je laissais mes instincts primaires me submerger, il serait fort possible que je l’étrangle sur place. Voir la dernière lueur de vie quitter ses yeux serait pour moi un soulagement. Réprimer la colère, la rage que je ressens à cet instant présent, m’oblige à un effort considérable. Je ne dois pas compromettre ma couverture, alors tant bien que mal, j’arrive à me contenir le temps que Laurence s’éloigne. À mon tour, j’appuie frénétiquement sur le bouton de l’ascenseur. Les secondes me paraissent des minutes.

— Va-t-il arriver bon sang ! Dis-je agacé, à voix haute.

C’en est trop d’attendre, j’emmerde la logique et me dirige vers la cage d’escalier. Une fois sur le palier, se pose alors la question fatidique : monter ou descendre, où est-elle allée ? J’envisage le pire, le toit ! Sans réfléchir, je m’engage dans l’ascension des douze étages supérieurs. J’arrive à bout de souffle, complètement éreinté par l’effort. Je pousse la porte donnant accès à la terrasse surplombant la tour.

Elle est là, me tournant le dos, se tenant à l’abri d’une rambarde de protection. Les cheveux portés par le vent, dévoilant une nuque au teint de poupée de porcelaine. L’incarnation même de la fragilité, frappant de contraste avec le panorama d’une mégapole s’étendant à perte de vue. Une immense étendue de bitume et de béton sans âme, se diluant dans un ciel nuageux souillé de poussière et de pollution.

Je m’approche calmement, sans chercher à dissimuler ma présence. Je suis à quelques pas quand elle m’interpelle :

— Ne t’en fais pas, je n’ai pas l’intention de sauter. Quand bien même je le voudrais, je n’en aurais pas le courage. Me répond-elle sans se retourner.

C’est la première fois que Marie me parle sans retenue. Bien sûr, nous avons déjà par le passé, et par quelques occasions, parlé de la pluie et du beau temps, du travail ou encore des petits tracas du quotidien. Mais avec cette simple phrase, Marie vient de se livrer à moi sans concession. Encouragé par cette barrière qui vient de tomber, je lui réponds spontanément :

— De quel courage parles-tu ? Le suicide n’est-il pas une forme de fuite, de désertion du champ de bataille qu’est la vie ? Le courage n’est-il pas d’affronter jour après jour, l’adversité qu’elle nous présente.

— Je n’affronte rien, j’endure, je subis. Pensant pouvoir tout encaisser, je m’étais fait une raison. Mais, quand tu m’as vue ce matin. Quand ton regard s’est posé sur moi, il a reflété le misérabilisme de ma condition, de ma personne. C’est pourquoi je n’ai pu retenir mes larmes. Me répond-elle.

— Marie tu n’es pas misérable, le misérable c’est moi, c’est nous. Tu n’as su trouver la force de te défendre, car ni moi ni aucun autre ne t’avons prêté main-forte. Chaque jour, nous avons assisté à ton malheur sans lever le petit doigt, comme les lâches que nous sommes. Mais aujourd’hui je te jure que les choses vont changer, et pour le mieux.

À ces mots, Marie tourne doucement la tête, quant au même moment, le soleil à l’Est parvient à percer la grisaille. Les rayons lumineux du matin s’engouffrent dans cette brèche, venant vivifier de leurs teintes chaleureuses, le visage de Marie. Vent et lumière fusionnent, balayant d’Est en Ouest la morosité d’un ciel hivernal, ne laissant qu’une chevelure flottante et étincelante. Le moment a quelque chose de symbolique, j’aimerais qu’il reste gravé.

— Que veux-tu dire ? Demande-t-elle.

— Je ne peux pas t’en dire plus.

Marie intriguée, fronce légèrement les sourcils, avant de reprendre :

— Je ne sais pas ce que tu as l’intention de faire, mais ne te mêles pas de ça, ils n’hésiteraient pas à s’en prendre à toi.

— Ne te préoccupe pas de moi. Pour l’instant, je dois retourner à mon poste. Fais-moi confiance, bien que je ne le mérite probablement pas.

Perplexe, Marie acquiesce d’un léger hochement de tête. Quant à moi, rassuré sur ses intentions, je retourne dans l’openspace. Il est maintenant 7h30 passées, la plupart des collègues sont déjà présents. Encore deux heures et demie avant que le premier email soit envoyé. Marie ne redescend qu’à huit heures. Après cette nuit passée dans la salle d’archives, elle a sûrement pris le temps de se rafraîchir comme elle le pouvait. J’aimerais que le temps qui la sépare de la délivrance se passe sans accroc. Mais malheureusement, durant les deux heures suivantes, la pauvre n’échappe pas à de multiples remarques désobligeantes. Enfin, rien qu’elle n’ait su surmonter jusqu’à présent.

À dix heures moins cinq, je pars en pause, cela me donne un alibi. Connaissant Louis, il ne pensera pas à un envoi différé, je serai donc hors de cause. En revenant de pause dix minutes plus tard, J’entends des bruits sourds venant du bureau de Louis. Laurence, apparemment interpellée, ouvre la porte du bureau. Au travers, j’entrevois Louis fracassant au sol et du pied ma pauvre caméra. Apparemment il a reçu le premier mail. Dommage, je n’ai pas eu le temps de la retirer. Cette brute n’a pas idée du prix de ces petits bijoux de technologie. Laurence affolée par le spectacle, demande à Louis ce qui se passe. Mais celui-ci lui somme sèchement de sortir. Marie est également présente, et ne sait où se mettre. Laurence se met à balbutier, réitérant tant bien que mal sa demande. Mais Louis lui hurle cette fois de dégager. Laurence referme la porte, et se dirige vers le couloir en pleurant. J’éprouverais presque de la pitié, si je ne la connaissais pas si bien, elle et sa nature perfide.

Les minutes passent, plus de bruit, Louis semble s’être calmé. L’heure du second email arrive, celui des revendications. Trente minutes s’écoulent avant qu’un Louis dégoulinant de sueur ne sorte de son bureau. Il fait peine à voir le boss, décomposé, tremblotant comme un gamin pris en flagrant délit de sottise. En l’espace d’une seconde, l’image du leader impassible qu’il avait, vient de voler en éclats devant toute l’équipe ici présente. Celui-ci se tourne vers Marie en s’essuyant le front du bras.

« Premier commandement : Au pied de Marie, pour tout le mal que tu lui as fait, son pardon tu imploreras »

Louis s’agenouille devant Marie, sa fierté il l’a ravalée, sa carrière, son couple, sa vie sociale est en jeu. Marie, gênée, se lève aussitôt de sa chaise, quand, Louis d’une voix tremblante, prononce ces mots :

— Marie, tout ce que je t’ai fait subir jusqu’à maintenant, la façon dont tu as été traitée ici… cela n’arrivera plus, je te le jure. Ni moi, ni aucun autre ne te causerons de tort désormais. Alors je t’en prie, pardonne-moi !

Complètement déconcertée, décontenancée par la situation, Marie balaye du regard ses collègues. Mais ces derniers sont au moins aussi ébahis qu’elle. Son regard finit par s’arrêter sur moi, j’arrive à lire la surprise et le questionnement dans ses yeux. Elle sait que je suis à l’origine de ce qui se passe. Je me contente alors de lui sourire.

— Marie, accorde-moi ton pardon ! Insiste Louis.

Marie recule d’un pas.

— Mais, mais, monsieur que…

— Je t’en supplie pardonne moi ! Relance Louis d’une voix déchirée.

Sous la pression, Marie finit par lui lâcher le simple mot. Trois lettres pour excuser des mois de souffrance. J’aurais aimé qu’elle lui résiste et ne lui accorde pas, ou du moins qu’elle le pousse dans ses retranchements, comme il l’a si souvent fait avec elle. Mais Marie n’est pas comme ça, elle ne ferait pas de mal à une mouche. Je suis presque certain qu’elle ressent de la pitié pour lui, pour cet être immonde, qui l’aurait sans aucun remord poussé jusqu’au suicide.

Parmi l’assemblée ici présente, la stupéfaction règne, mais Loïc lui, est carrément bouche bée. Louis se relève péniblement, abattu. Mais l’exécution des revendications ne fait que commencer.

« Deuxième commandement : Le salaire de Marie tu doubleras, et son temps de travail tu réduiras ».

Louis sort une enveloppe de sa poche et la tend à Marie.

— Marie pour réparer les préjudices dont tu as été victime, tu bénéficieras d’une promotion, ton salaire sera doublé. Mais ce n’est pas tout, ton temps de travail sera réduit à 80%, aucune heure supplémentaire ne te sera plus imposée. Dans cette enveloppe tu trouveras l’avenant à ton contrat que j’ai rédigé et signé.

Marie prend l’enveloppe d’une main hésitante, sans dire un mot. À son expression, on voit qu’elle n’est plus tout à fait sur terre.

— Mais que te prend-t-il Louis ? C’est une farce ? Lance Loïc.

« Troisième commandement : Loïc et Laurence, loin de Marie tu exileras »

— Loïc, va me chercher Laurence, je dois vous parler à tous les deux dans mon bureau. Lui répond Louis.

— Mais, Louis…

— Tout de suite ! Coupe Louis.

Le regard de Loïc se fige un instant, d’un mélange de stupéfaction et de peur. Puis il sort de l’openspace, allant chercher Laurence, partie pleurer dans les toilettes.

Louis se tourne à nouveau vers Marie.

— Je t’accorde également un mois de congés payés, tu peux rentrer chez toi dès maintenant. Termine-il, avant de regagner son bureau. Laissant derrière lui, une atmosphère des plus déroutantes.

Marie, bien trop docile, s’exécute et se prépare à rentrer chez elle. Quelques minutes plus tard, avant de quitter les bureaux, elle s’approche de moi et me souffle :

— Je ne sais pas ce que tu as fait mais, merci, merci de tout mon cœur. J’espère que tu m’expliqueras à mon retour.

Après cette longue et belle journée, me voilà à nouveau dans ma cage. Cherchant le sommeil, je me mets comme à mon habitude, à scruter les détails du plafond.

Seuls trois commandements m’auront été nécessaires pour remettre les choses en ordre. Il y a quelque chose de jouissif, de satisfaisant à punir des salopards comme Louis. Mais rendre justice à une personne comme Marie, lui rendre sa vie, ça n’a rien de comparable. Ce sentiment de plénitude, de paix intérieure… Comme si, les choses étaient enfin comme elles le devraient.


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