[13t] I – Seconde naissance

4-mains


XIIIe Talisman

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Je me souviens encore clairement du contexte, lorsque cela s’est produit pour la première fois. Comme un traumatise aurait pu le faire, cet événement a gravé en moi chaque instant l’ayant précédé. C’était le vendredi 18 mai 1990, j’avais tout juste dix ans. Mon entrainement hebdomadaire de volley-ball venait de se terminer, et mon père me ramenait à la maison. Sa R11 avait dû passer tout l’après-midi au soleil, et ne disposant pas de climatiseur, chose encore rare à l’époque, la chaleur à l’intérieur devait bien atteindre les trente degrés celsius. Fatigue et chaleur douce, les conditions étaient réunies, la dernière chose que je pus entendre avant de succomber au sommeil, fut la voix du chroniqueur à la radio, annonçant avec enthousiasme, le nouveau record de vitesse du TGV : cinq cent quinze kilomètres par heure.

Puis, une sensation de chute, comme celle que l’on expérimente lors d’un sursaut de sommeil, me réveilla brutalement. Dans la confusion la plus totale, je ressentis soudainement, le froid et la faim. La lumière du jour m’éblouissait, et ma vision devenue trouble, ne me permettait de distinguer que de grossières formes. Chaque bouffée d’air inspirée me brûlait les poumons, faisant se contracter machinalement les muscles de mon corps.

Une silhouette s’approcha, et me saisit par les flancs, avant de m’enrouler dans ce qui me parut être au contact, une sorte d’étoffe. L’être m’enserra d’une douce et chaleureuse étreinte contre sa poitrine, qui a ne point s’y confondre, était de nature féminine.

Bien que la situation ne fût nullement déplaisante, je commençais à recouvrer mes esprits, et me posais la question suivante : où suis-je !? Quand bien même mes yeux s’habituaient à la lumière, ma vision ne s’éclaircissait pas pour autant. Je fis donc appels à mes autres sens, et perçus ma nudité sous cette étoffe, accompagnée d’une sensation de balancement m’indiquant un déplacement. C’est alors que l’être qui me transportait, sembla s’adresser à moi, d’une voix rauque et féminine à la fois. Étrangement, bien que ce fût la première fois que je l’entendis, son timbre me parut familier. Plus curieux encore, je me sentis comme bercé et apaisé. Je ne comprenais pas un traître mot de ce que j’entendais. Quel était ce langage inconnu qui ne ressemblait ni au français, ni à l’anglais que, ma mère londonienne m’avait très tôt enseigné.

Très vite, les questions commencèrent à affluer, comme l’eau sortant d’une vanne pleinement ouverte. Pourquoi vois-je trouble ? Où est mon père ? Un accident ? Qui me transporte avec tant d’aisance ? Qui êtes-vous !? Rien de tout cela ne sortit de ma bouche. Cette dernière n’émettait que sporadiquement, des sons totalement abscons.

Tandis que les minutes passaient, je commençais à prendre conscience d’autres phénomènes : je n’avais plus aucun contrôle sur mon corps, néanmoins celui-ci paraissait s’articuler de lui-même. Mon regard quant à lui, se posait aléatoirement sur les choses environnantes. D’ailleurs, je constatais une vision plus nette sur les objets à proximité, quand, mes yeux se posèrent sur de petites mains s’agitant au-dessus de ma tête. Ces mains semblaient jointes à mon tronc, mais je ne les reconnaissais pas, elles étaient bien trop petites et couvertes… Couvertes d’écailles ! Le sang me glaça le dos, et je fus pris d’un effroi cinglant, après avoir réalisé que, le nombre de mains virevoltant au-dessus de ma tête, dépassait le chiffre de deux. De surplus, mon corps ne réagit aucunement à cette intense frayeur, et cela ne fit qu’ajouter à la peur panique de l’instant.

Un long moment passa avant que je ne me ressaisisse. De ma vie, je n’avais vécu telle expérience. J’étais certain de ne pas rêver, c’était si intense, comme si mon existence jusqu’à ce jour n’avait été qu’un rêve, dont je venais violemment de m’extirper. Tout en moi était en éveil. Je pouvais sentir l’odeur suave émanant de l’être me transportant, le ton musqué et tenace de la campagne, et bien d’autres parfums encore, aussi fugaces qu’inconnus. Oui, cela était bien réel, du moins c’est ce que tous mes sens me criaient avec conviction.

Bientôt, j’entendis plusieurs tocs, comme si l’on frappait du poing sur du bois. Les coups furent suivis, après quelques secondes, d’un grincement de porte. Une nouvelle voix masculine cette fois-ci, se fit entendre, marquant le début d’une longue conversation dans un charabia, dont je ne pus saisir un traître mot. Toutefois, je pus déceler un certain agacement au timbre vocal du nouvel individu, à l’opposé de celui de ma détentrice, restant ferme et constant. Cette dernière dégageait une aura de force et d’assurance, presque d’autorité. D’ailleurs, le ton de son interlocuteur se modéra progressivement, jusqu’à ce que la conversation s’arrête. Je fus alors passé d’une paire de bras à l’autre, avant qu’une porte ne claque. Tandis que l’odeur âcre de mon nouveau gardien me sautait aux narines, j’entendais celui-ci grommeler quelques termes, qui sonnaient à mes oreilles comme des injures. Tout en continuant à marmonner, il fit quelques pas et me déposa dans un endroit pour le moins assez sombre. Mon acuité visuelle ne s’était toujours pas rétablie, et je ne pouvais rien distinguer clairement à plus de quelques dizaines de centimètres, cependant, par déduction, je présumais me trouver dans une quelconque demeure.

Je profitais alors de l’accalmie pour faire le point. Mes poumons ne me faisaient plus souffrir, c’était une bonne chose, néanmoins la faim me tenaillait toujours. C’était une chose à laquelle, étant issu de la classe moyenne, je n’étais que peu habitué. La sensation m’obsédait, plus le temps passait et moins je me posais de questions, toute mon attention se focalisait sur la nécessité absolue de me rassasier. Au bout d’un moment qui me sembla durer une éternité, une nouvelle personne fit son entrée dans la demeure. Sa voix était douce et féminine. Sans tarder, elle me prit à bras, et me versa dans la bouche, à l’aide d’une sorte de corne creuse, un liquide au goût de lait de chèvre. Mon besoin enfin comblé, mêlée à la chaleur du corps de ma bienfaitrice, m’emportèrent rapidement dans un doux sommeil.

— Max ? Max ! Houhou ! Max ! Réveille-toi, nous sommes arrivés !

En ouvrant les yeux, je me trouvais affalé sur la banquette arrière de la R11. La portière à ma droite était ouverte, et mon père me regardait de l’extérieur d’un air incrédule.

— Tu as dû te donner à fond aujourd’hui, allez lève-toi, et va prendre une douche, tu boucanes ! Fais vite, nous allons bientôt passer à table.

Hébété, je fis un hochement de tête, j’étais à nouveau maître de mon corps, quel soulagement ! Mes actions suivantes : marcher, me déshabiller, entrer dans la douche et régler la température de l’eau, furent toutes plus machinales les unes que les autres. Mon esprit était en train d’assimiler l’expérience que je venais de vivre. Qu’allais-je faire ? Fallait-il en parler à mes parents ? Allaient-ils me prendre au sérieux ? Pas sûr !

J’avais la fâcheuse réputation d’être un farceur né. Ma dernière mauvaise blague en date, pour ne pas dire ânerie, ne datait que du week-end dernier. Le principe était simple et novateur : Un cône en carton rempli de claques doigts, était retenu d’un côté au sol par un bout de ficelle prêt à céder, et de l’autre par un élastique relié à la clenche d’une porte, de préférence la porte d’entrée d’une maison. Ainsi, le premier bougre ouvrant la porte se prenait une volée de claques doigts au visage. La mise en place du piège était clairement l’étape la plus risquée, mais une fois celle-ci franchie, il suffisait de sonner, et d’attendre patiemment caché derrière une haie, qu’un cobaye se présente.

Pour cette fonction, j’avais tendance à souvent désigner le père Boulanger, et ce pour de bonnes raisons. Ce monsieur détestait les enfants. Pour preuve, tout ballon qui atterrissait dans sa propriété était systématiquement crevé. D’ailleurs, cela était arrivé à mon ballon de basket-ball deux jours auparavant. Mathieu, un copain à moi, l’avait malencontreusement envoyé dans le potager du père Boulanger, qui s’était alors empressé de nous le renvoyer crevé, en esquissant un sourire narquois. Face à cet odieux acte de barbarie, je jugeais et appliquais donc la sentence avec succès. Je me rappelle encore ce fou rire frénétique, en voyant ma victime hurler de peur puis de colère. Cette fois-ci je ne m’étais pas fait prendre, mais de lourds soupçons pesaient sur moi dans le voisinage. En bref, aux yeux de mon entourage au sens large, j’étais l’archétype de l’enfant espiègle, et ceci n’était pas totalement pour me déplaire.

Après m’être douché, et eu enfilé mon pyjama, je descendis pour prendre le dîner. Mes parents et mes trois sœurs ne m’avaient pas attendu, tous mangeaient déjà. Au menu : Fish cakes à la truite, accompagnés d’une salade de tomates finement hachées. Plat typiquement anglais que ma mère préparait fréquemment. En nous le servant, elle nous racontait souvent la même histoire : Un jour, alors qu’elle travaillait comme serveuse dans un bar londonien, un mystérieux inconnu à l’accent exotique lui commanda ce même plat. L’homme émerveillé par ses talents culinaires, lui demanda sans plus attendre sa main. Cet homme mystérieux, c’était notre père et son affreux franglais. Aujourd’hui encore, il m’est difficile de concevoir qu’une technique de drague si minable puisse fonctionner. Et pourtant, d’après la sœur cadette de ma mère qui travaillait au même endroit, il s’avérerait que ce soit la pure réalité. Assurément, ces deux-là étaient faits l’un pour l’autre, il ne pouvait en être autrement.

Pourtant, tant de choses les différenciaient. Il suffisait de regarder mon père manger pour le comprendre. Comme à son habitude, il engloutissait la nourriture en mâchant la bouche ouverte, produisant ainsi un son assez désagréable. À ses côtés, les deux jumelles, Shannon et Ellie, l’imitaient en tout point.

Elles venaient tout juste d’avoir sept ans, et étaient toutes deux de parfaits garçons manqués, à l’opposé de ma sœur aînée Lauren, 16 ans, qui à l’image de ma mère, faisait preuve d’une coquetterie sans bornes. Dans le salon, la table était cernée d’un côté par trois rustres, et de l’autre par deux aristocrates. Quant à moi, j’étais sans nul doute la seule personne normale, du moins jusqu’à cette satanée expérience. Étais-je devenu fou, comme tante Emilie qui parlait toute seule ? Était-ce héréditaire ? J’attendis le moment propice, puis, juste après une des lourdes et difficiles déglutitions de mon père, je me lançais.

— Il m’est arrivé quelque chose de bizarre dans la voiture !

Les regards se rivèrent tout de suite vers moi, donnant cours à un long silence, avant que mon père ne dise :

— Et… que t’est-il arrivé, de bizarre !?

Je pris alors une grande inspiration, et répondis d’une seule traite :

— Je voyais flou et j’avais quatre petites mains couvertes d’écailles et une géante me portait dans ses bras et…

En m’écoutant parler, je me rendais compte trop tard du ridicule de l’histoire. Mes parents se mirent à rire aux éclats, aussitôt rejoints par ma grande sœur. Les jumelles, surprises, ne rirent que quelques secondes plus tard, sans réellement comprendre la situation. Ma mère reprit un court instant son souffle pour dire :

— What a silly joke ! Puis, elle repartit dans un fou rire sans retenue.

Proprement humilié par ma famille, je terminais rapidement mon repas sans prendre de dessert, et partis bouder dans ma chambre à l’étage.

Malgré cela, j’entendais toujours mes parents ricaner, ce qui avait pour effet de sérieusement m’agacer. Je tournais alors le regard vers mon horloge en forme de tyrannosaure, elle affichait neuf heures moins le quart. Le vendredi mes parents nous laissaient nous coucher à onze heures. Il me restait donc encore un peu plus de deux heures pour vaquer à mes occupations.

Je décidais de prendre un bloc de feuilles de papier et d’y crayonner quatre mains écaillées. Tout en dessinant, les sensations me revenaient : Les odeurs, la chaleur corporelle, les voix des êtres qui m’avaient porté à bras, et le goût du lait qui avait coulé dans ma bouche. Je ne pouvais pas croire qu’il s’agisse d’un rêve, je ne l’acceptais pas ! À qui en parler ? Je me sentais comme le petit garçon dans le conte de Pierre et le Loup, j’étais pris au piège par mes propres farces, et me retrouvais maintenant seul face à cette incroyable expérience. N’étant pas très doué en dessin, je dus m’y reprendre à plusieurs fois. Quand je fus enfin satisfait par une des ébauches, de nombreuses boules de papier jonchaient le sol de ma chambre.

Et alors que je me remémorais les faits, à la recherche d’indices, de preuves qui auraient pu étayer mes dires auprès de mes parents. Mon père entra dans la chambre. Surpris par le désordre engendré par mon activité, il m’ordonna de ranger et d’aller me coucher. Je m’exécutai alors sans oublier de ronchonner. Une fois dans mon lit, après un temps inhabituellement long, je réussis enfin à trouver le sommeil. Cette nuit-là, j’allais à nouveau voir ces quatre mains couvertes d’écailles.


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